Face à l’omniprésence des risques numériques, comment transformer l’éducation à la cybersécurité en une culture de prévention active ? Pour répondre à ce défi complexe, il est indispensable de croiser les regards entre l’évolution technologique et la psychologie humaine.

C’est précisément l’approche de Jules Cremaschi, professionnel du digital actuellement chez Ariovis. De l’accompagnement au changement dans le secteur de la santé aux projets de traçabilité via la blockchain, il a développé une expertise hybride. À travers cet entretien, il nous livre sa vision d’un numérique sous tension et propose des leviers concrets pour rendre la cybersécurité non seulement efficace, mais désirable.

Le digital : un champ de bataille entre démocratisation et fermeture

Pour comprendre les enjeux actuels de la sécurité, il faut d’abord analyser le terrain de jeu. Selon Jules Cremaschi, le paysage numérique a récemment muté pour devenir un espace de fortes tensions.

« Le digital est devenu un champ de bataille entre deux forces opposées. D’un côté, l’explosion des outils d’accessibilité : grâce à l’IA générative, un jeune créateur peut désormais lancer un projet avec des moyens dérisoires. De l’autre, la fermeture progressive des écosystèmes : Google ou Microsoft verrouillent leurs environnements. Cette tension entre démocratisation et contrôle centralisé va définir les prochaines années. »

Dans ce contexte mouvant et saturé, capter l’attention des utilisateurs pour les éduquer aux risques devient un véritable défi.

Capter l’attention : la logique de la « fabrique identitaire »

Comment intéresser le grand public à des sujets techniques sans tomber dans l’éphémère ? La réponse réside dans la psychologie de l’engagement. Pour Jules, il faut activer deux leviers fondamentaux : l’émotion et l’utilité transformative.

Un contenu ne devient pas viral uniquement par sa qualité technique, mais par sa capacité à résonner avec une identité ou une frustration.

« L’enjeu n’est pas de distraire, mais d’enrichir. Si votre audience repart en se disant « Ce contenu m’a rendu plus intelligent, plus charismatique, ou plus engagé », alors vous avez gagné. C’est une logique de fabrique identitaire : on ne consomme plus un message, on l’incorpore. »

C’est ce même principe d’incorporation qui doit guider notre approche de la prévention numérique.

IA Générative : une vulnérabilité accrue qui exige de nouvelles parades

L’urgence d’une prévention active est décuplée par l’avènement de l’IA générative. À la question de savoir si ces nouveaux outils nous protègent ou nous exposent, le constat de notre expert est sans appel : les utilisateurs sont aujourd’hui nettement plus vulnérables.

L’IA a fait sauter la barrière de la langue et des coûts de production pour les cybercriminels. Le phishing devient ultra-ciblé, parfaitement localisé, et les deepfakes sont indiscernables.

« La question n’est plus si on peut se faire avoir, mais quand. La seule parade ? Une révolution dans l’authentification. Il faut pouvoir certifier qu’il y a bien un humain derrière un échange, et pas une IA. Sans cela, la confiance en ligne s’effritera. »

Désacraliser la cybersécurité pour la rendre désirable

Face à ces menaces, la réponse classique de l’industrie a souvent été l’alarmisme. Pourtant, la cybersécurité est encore trop souvent perçue comme une contrainte anxiogène, vendue comme une « assurance contre la catastrophe ». Un discours qui, paradoxalement, paralyse l’utilisateur au lieu de le motiver.

Pour Jules Cremaschi, la bascule s’opère par la fluidité de l’expérience utilisateur (UX).

« Des solutions existent pour en faire une expérience fluide, voire invisible. Prenez les passkeys ou la biométrie : ces technologies suppriment la friction des mots de passe. […] L’idée ? Rendre la sécurité aussi naturelle que de fermer sa porte à clé. »

Il plaide également pour une désacralisation du discours : abandonner la stratégie de la peur au profit d’une approche humaine, intégrant des interfaces simples, un support réactif et déculpabilisant.

Nudges et Gamification : transformer l’apprentissage en jeu

Pour ancrer ces bonnes pratiques dans le quotidien, le design comportemental a un rôle majeur à jouer. Les nudges (des incitations douces modifiant l’architecture des choix) et la gamification sont des outils redoutables pour éduquer le grand public.

« Un nudge bien placé – un bouton plus visible, une formulation engageante – peut multiplier par dix l’adoption d’un comportement. Quant à la gamification, un simple pourcentage d’avancement active un réflexe de complétion. Ajoutez à cela des récompenses symboliques, et vous créez un cercle vertueux où la sécurité devient un jeu, pas une corvée. »

Conclusion : une double expertise indispensable

Que retenir de cet échange pour les professionnels du digital souhaitant innover dans le sens de l’intérêt général ? L’innovation utile ne peut se satisfaire d’une simple maîtrise technologique. Elle exige une compréhension profonde de l’humain.

« Ne restez pas en surface. L’innovation utile naît d’une double expertise : technique et humaine. […] Si vous êtes dans la cybersécurité, étudiez les failles psychologiques avant les failles techniques. L’IA, la blockchain, le nudge… Ce ne sont que des outils. Ce qui compte, c’est la manière dont vous les mettez au service d’une vision. Et surtout : creusez jusqu’à toucher le socle. »

Transformer l’éducation à la cybersécurité en culture de prévention active demande donc un changement de paradigme : passer de la contrainte technique au design comportemental, pour replacer l’utilisateur et sa psychologie au centre de l’échiquier numérique.