Construire une IA souveraine en santé, comprendre l’alerte lancée par Synapse Medicine
Publiée dans Le Monde le 30 septembre 2025
« Si nous agissons, nous pouvons bâtir une IA souveraine dans le domaine de la santé, adaptée à nos valeurs » résonne comme un signal d’alarme dans le débat, déjà brûlant, sur la souveraineté numérique en santé. Signée par deux dirigeants de la medtech Synapse Medicine, cette tribune alerte sur un risque qui dépasse largement la technique : celui de voir le cœur de notre système de soins dépendre de modèles d’intelligence artificielle conçus, entraînés et financés à l’étranger.
« L’IA en santé n’est pas un simple outil d’optimisation : c’est un levier de souveraineté, économique autant que politique. »
L’article complet est disponible sur le site du journal Le Monde.
La position singulière de Synapse Medicine
Les signataires, dirigeants de Synapse Medicine, ne sont pas de simples observateurs de l’actualité. La start-up bordelaise s’est fait connaître par son moteur d’analyse médicamenteuse, utilisé dans plusieurs hôpitaux français et étrangers. Elle fait partie des rares entreprises tricolores à avoir construit des bases de données et des modèles réellement spécialisés dans le médicament, les interactions, les contre-indications et la personnalisation des prescriptions.
Dans un contexte où les leaders de l’IA généraliste (OpenAI, Google, Anthropic) accélèrent leur positionnement sur la santé, et où les systèmes hospitaliers s’apprêtent à intégrer massivement des assistants de diagnostic ou de prescription automatisés, leur parole porte une coloration particulière : celle d’acteurs du terrain, conscients des risques mais aussi des opportunités d’une IA bien gouvernée.
Cette tribune s’inscrit dans une période de fortes tensions stratégiques. Depuis 2023, plusieurs institutions françaises (CNIL, ANSM, Ordre des médecins) alertent sur l’usage massif d’IA américaines dans des domaines sensibles comme la rédaction de documents médicaux, l’analyse d’images ou l’aide à la prescription.
Cf. sur d’autres articles « Quand l’IA devient géopolitique » « DeepSeek face à l’Europe : après ChatGPT, une IA chinoise sous enquête »
Une démonstration implacable des risques de dépendance
La thèse principale de l’article est directe : déléguer à des IA étrangères la génération de prescriptions ou de décisions cliniques pourrait mettre en danger à la fois la souveraineté sanitaire et la soutenabilité économique du système de soins. Cette inquiétude repose sur plusieurs arguments que la tribune expose de manière pédagogique.1. Le risque de biais intentionnels
Les auteurs évoquent un scénario qui pourrait sembler dystopique… s’il n’était pas techniquement plausible :
- Un laboratoire pharmaceutique finance un modèle d’IA
- Ce modèle est utilisé massivement par les médecins pour rationaliser leurs prescriptions
- L’algorithme suggère plus fréquemment les molécules du financeur.
Il ne s’agit pas ici de science-fiction mais d’un enjeu de gouvernance algorithmique. Les auteurs rappellent qu’un modèle peut être optimisé pour privilégier certains choix thérapeutiques, volontairement ou non, en raison de ses données d’entraînement. Ce type de dérive, bien documenté dans d’autres secteurs, pourrait en santé conduire à de la surprescription, à une augmentation des dépenses et, in fine, à des impacts sanitaires.
2. La menace d’influences géopolitiques
Autre exemple présenté : un gouvernement étranger qui orienterait, via son IA, les prescriptions ou décisions vers ses produits nationaux. Ce scénario, volontairement fort, permet de rappeler une réalité : les systèmes de santé sont des infrastructures critiques et les modèles d’IA qui les pilotent ou les assistent deviennent, eux aussi, critiques par transitivité. Cette dimension géopolitique est centrale dans la réflexion actuelle autour de la souveraineté numérique. Plusieurs articles du blog DMB ont déjà abordé cette question, notamment dans les analyses portant sur la dépendance aux GAFAM ou sur la nécessaire montée en puissance de solutions européennes dans le cloud ou la cybersécurité.3. Le danger d’un modèle économique déséquilibré
La tribune insiste également sur l’aspect financier. Une IA biaisée pourrait augmenter les dépenses de médicaments en orientant vers des traitements plus coûteux. Cette crainte rejoint les travaux menés sur la maîtrise des dépenses de santé et sur le rôle des outils numériques dans l’optimisation des parcours de soins. L’article souligne que la France a beaucoup investi pour encadrer la prescription, développer la prévention et améliorer la pertinence des actes. Introduire une IA non maîtrisée dans ce système risquerait de produire l’effet inverse.
À lire aussi sur la santé numérique
- « Optimisation de l’expérience utilisateur de Mon Espace Santé » – sur la reprise de contrôle par les citoyens sur leurs données médicales.
- « SantExpo 2025 : l’IA et l’e-santé en révolution » – panorama des innovations IA en santé.
Entre vigilance et opportunisme
Cette tribune n’est pas un pamphlet anti-IA. Elle s’inscrit plutôt dans une approche constructive : si nous agissons maintenant, nous pouvons bâtir une IA en santé alignée avec nos valeurs. Elle repose finalement sur trois messages structurants.1. La souveraineté numérique ne signifie pas tout produire en France, mais garder la maîtrise des outils critiques.
Ce point rejoint les recommandations que l’on retrouve dans les rapports sur la santé numérique publiés depuis 2022 : pouvoir auditer les modèles, comprendre leurs logiques, les entraîner sur des données locales, et garantir l’indépendance économique des systèmes. Cette réflexion rejoint les débats plus larges sur la régulation de l’IA et le RGPD, analysés par exemple dans « Réglementation IA & RGPD : enjeux, dérives et réalités en 2025 »2. La santé n’est pas un secteur comme les autres.
La confiance que les patients accordent au système de soins repose sur la neutralité et la rigueur scientifique des décisions. Si des soupçons de biais industriels ou politiques venaient à émerger, la relation médecin-patient pourrait être durablement fragilisée.
3. L’Europe et la France disposent déjà d’atouts.
Entre le Health Data Hub, la réglementation européenne sur l’IA, les infrastructures cloud certifiées HDS et des acteurs comme Synapse Medicine ou Incepto, l’écosystème existe. Il manque essentiellement une vision cohérente et une mobilisation politique au cœur des débats évoqués dans « VivaTech 2025 : l’IA comme pilier de la souveraineté numérique »Ce que cette tribune apporte au débat actuel
La force de l’article réside dans sa capacité à poser un vocabulaire clair sur un sujet qui, souvent, demeure technique. Il articule des notions d’éthique, de géopolitique, d’économie de la santé et d’IA d’une manière accessible. Pour les étudiants, professionnels du digital ou acteurs du marketing, cette tribune constitue un excellent support pour comprendre la tension actuelle entre innovation et souveraineté.
Elle fait écho à d’autres analyses évoquées sur le blog DMB, notamment celles consacrées à la régulation de l’IA « Stratégie nationale pour l’IA, décryptage » ou à la place des modèles européens face aux géants américains « Réglementation IA & RGPD : enjeux, dérives et réalités en 2025 »
Elle peut aussi être mise en perspective avec des sources externes : les rapports de la CNIL sur l’IA en santé, les travaux de l’OMS Organisation mondiale de la santé sur la gouvernance algorithmique, ou encore les études de McKinsey sur la transformation numérique des systèmes hospitaliers.