Comment les réseaux sociaux nous font accepter un smoothie à 21 dollars ?

La gen Z : un tourisme 2.0


Payer 21 dollars pour un smoothie devrait normalement provoquer une réaction simple : « c’est beaucoup trop cher ». Pourtant, lorsqu’il s’agit du célèbre Strawberry Glaze Skin Smoothie d’Erewhon, associé à Hailey Bieber et à sa marque Rhode, le prix devient presque secondaire. Sur TikTok, Instagram ou YouTube, ce smoothie rose n’est pas seulement présenté comme une boisson. Il devient une expérience, un symbole de style de vie, un objet à filmer, à goûter et à partager. C’est précisément là que se trouve la force de l’influence : transformer un produit ordinaire en signe social.

Un smoothie devenu objet culturel

Erewhon, chaîne d’épiceries haut de gamme basée à Los Angeles, n’a pas inventé le smoothie. En revanche, la marque a parfaitement compris comment en faire un produit culturel. Dans un article consacré au phénomène, GQ décrit le Strawberry Glaze Skin Smoothie comme un symbole visible de la culture wellness californienne. Lancé en 2022 avec Hailey Bieber, le smoothie a rapidement dépassé sa simple fonction alimentaire.

Sa promesse est simple : boire quelque chose de beau, sain, tendance et associé à une célébrité. Le produit contient des ingrédients valorisés par l’univers du bien-être et de la beauté. On y retrouve de la fraise, l’avocat, le collagène, l’acide hyaluronique ou encore le sea moss. Mais ce qui se vend réellement, ce n’est pas seulement la recette. C’est l’imaginaire qui l’accompagne : une peau glowy, une routine lifestyle parfaite et une esthétique clean girl. Une impression de participer à un rituel réservé aux initiés.

L’image avant le goût

C’est ici que les réseaux sociaux jouent un rôle central. Avant même de goûter le smoothie, on l’a souvent déjà vu des dizaines de fois en vidéo. On a vu des influenceuses le commander, des touristes faire la queue pour le tester, des créateurs de contenu le noter, le comparer ou tenter de le reproduire à la maison. Le produit devient viral parce qu’il est reconnaissable visuellement : rose, crémeux, esthétique, parfaitement adapté à une story. Dans une économie de l’attention, le goût compte, mais l’image compte parfois davantage.

La gen Z : un tourisme 2.0

La vidéo de dégustation est justement intéressante parce qu’elle reproduit le mécanisme qui a fait le succès du produit. Une personne teste une expérience devenue célèbre en ligne. Est-ce que ça vaut vraiment 21 dollars ? Le goût est incroyable ? On paie la qualité ou la hype ? Ces questions rendent le contenu engageant, parce qu’elles transforment l’achat en mini-débat social.

Un vrai modèle économique fondé sur la désirabilité

Les chiffres confirment l’ampleur du phénomène. Selon Business Insider, Erewhon vendait environ 40 000 smoothies Hailey Bieber par mois. Soit un volume impressionnant pour une boisson vendue autour de 18 à 21 dollars selon les périodes, les lieux et les taxes. Ce n’est donc pas seulement un buzz passager : c’est un vrai modèle économique fondé sur la désirabilité.

Ce modèle repose sur une idée puissante : rendre le produit cher, mais socialement acceptable. Normalement, un smoothie à 21 dollars serait perçu comme excessif. Mais lorsqu’il est associé à Hailey Bieber, à Rhode, à Los Angeles, à Erewhon et à une esthétique virale, le prix devient une partie de l’expérience. On ne paie plus seulement une boisson, on paie l’accès à un univers. Comme le souligne Business Insider, les produits alimentaires premium deviennent de nouveaux marqueurs de statut pour une partie de la Gen Z. Un snack, un café ou un smoothie peuvent remplacer, à moindre échelle, le rôle symbolique d’un sac de luxe.

Le « luxe accessible » comme ticket d’entrée culturel

C’est ce qu’on pourrait appeler le « luxe accessible ». Tout le monde ne peut pas acheter un sac de créateur à 2 000 dollars. Pourtant, beaucoup peuvent, ponctuellement, acheter une boisson à 21 dollars. Le produit reste cher, mais il reste atteignable. Il permet de dire : « moi aussi, je participe à cette tendance ». Le smoothie devient alors un ticket d’entrée dans une culture visuelle : celle du wellness premium, des célébrités, de Los Angeles et de l’influence.

Cette stratégie est d’autant plus forte que Hailey Bieber ne représente pas seulement une célébrité. Elle incarne un univers de marque cohérent. Avec Rhode, elle a construit une identité autour du glazed skin, de la simplicité, de la peau lumineuse et d’une esthétique minimaliste. En 2025, e.l.f. Beauty a annoncé l’acquisition de Rhode dans un deal pouvant atteindre 1 milliard de dollars. Une preuve que cette influence dépasse largement le simple branding personnel. L’information a notamment été relayée par Reuters et par le communiqué officiel d’e.l.f. Beauty.

Le smoothie Erewhon ne vend pas seulement un goût, il vend une promesse : consommer comme Hailey Bieber, se rapprocher de son esthétique, adopter un fragment de son lifestyle. La collaboration fonctionne parce qu’elle relie trois univers très puissants : la beauté, le bien-être et les réseaux sociaux.

Quand l’influence redéfinit la valeur

Mais cette logique pose aussi question. À quel moment l’influence transforme-t-elle notre perception de la valeur ? Est-ce que le smoothie vaut réellement 21 dollars, ou est-ce que les réseaux sociaux nous apprennent à accepter ce prix parce que le produit est viral ? Le danger n’est pas forcément d’acheter un smoothie cher une fois pour l’expérience. Le vrai sujet, c’est la manière dont les plateformes créent une norme autour de produits objectivement excessifs.

Avec plus de 5,24 milliards d’identités actives sur les réseaux sociaux dans le monde en 2025 selon DataReportal, les tendances se diffusent à une vitesse immense. Un produit local, vendu dans quelques magasins à Los Angeles, peut devenir un objet de désir mondial. Les réseaux sociaux ne se contentent plus de montrer ce que les gens consomment : ils influencent ce que nous considérons comme désirable, normal ou justifié.

Le cas du smoothie Erewhon montre la puissance du marketing d’influence moderne. Au fond, le smoothie à 21 dollars n’est pas seulement un smoothie. C’est une leçon de branding : aujourd’hui, la valeur d’un produit ne dépend plus seulement de ce qu’il contient, mais de ce qu’il raconte, de qui le porte et de la manière dont il circule en ligne.