Comment l’intelligence artificielle transforme notre rapport à la mémoire et à l’introspection ? C’est la question centrale de cette réflexion, à l’ère des souvenirs dématérialisés et de la conscience augmentée.

L’expérimentation décrite dans l’article « L’intelligence artificielle bouleverse tout – même ce qui existe déjà » met en lumière une tension forte entre deux temporalités : celle de la réflexion personnelle lente, encouragée par le livre 5 ans de réflexion, et celle de l’instantanéité algorithmique, propre aux technologies d’IA générative. Mais au-delà du rythme, c’est aussi la nature même de la mémoire qui se voit bouleversée.

Comment l’intelligence artificielle influence notre introspection

 

1.De la mémoire biologique à la mémoire numérique : que change l’intelligence artificielle ?

En explorant les apports de l’ouvrage 5 ans de réflexion, j’ai été frappé par le contraste qu’il entretient avec les technologies d’intelligence artificielle générative. Ce livre propose une introspection quotidienne lente, manuscrite, presque méditative. À l’opposé, l’IA agit dans l’instant, automatisant, classifiant, mémorisant des flux massifs d’informations. Cela m’a poussé à me demander : que devient notre mémoire humaine dans un monde saturé de mémoire algorithmique ?
Comment l’intelligence artificielle transforme notre rapport à la mémoire et à l’introspection ?

Quand l'intelligence artificielle redéfinit la mémoire : de l’introspection manuscrite à l’archivage automatisé

2. Une mémoire humaine externalisée ? Réflexion historique avec Platon

Pour approfondir cette réflexion, j’ai voulu m’appuyer sur une analyse philosophique. J’ai pensé ici au dialogue Phèdre de Platon, que Marc-Antoine Dilhac mobilise justement dans une conférence récente (Roy & Dilhac, 2023). Déjà, à l’époque de l’écriture, on redoutait que cette technologie ne détruise la mémoire en externalisant les savoirs. Et pourtant, comme le montre l’histoire, l’écriture a augmenté notre capacité de mémorisation, en la transformant.

Aujourd’hui, je vois les IA non pas comme une menace, mais comme une nouvelle étape de cette externalisation, dans une continuité historique. Comme le dit Dilhac, l’IA ne détruit pas la mémoire humaine, elle la prolonge, la démultiplie.

Cette idée rejoint également les travaux de Michel Foucault (1971), qui distingue la mnémé (mémoire vivante) de l’hypomnémata (mémoire morte, consignée sur support). En mobilisant cette distinction, j’ai mieux compris que notre rapport à la mémoire change avec chaque nouvelle technologie, mais qu’il ne disparaît jamais.

3. Le basculement du temps discret au temps continu

Dans la conférence, un intervenant (Conférencier, 2025) que j’ai trouvé particulièrement stimulant affirme que « le temps discret devient un temps continu ». Cette formule m’a interpellé, car elle exprime à merveille notre rapport actuel à l’information : constant, ininterrompu. J’ai voulu explorer ce lien entre temporalité numérique et cognition humaine.

Avec des exemples comme « Worldo Beaters » qui mesure en temps réel les milliards d’emails échangés, l’idée m’est apparue clairement : nous ne sommes plus dans un rapport actif à l’information, mais dans un flot permanent qui nous submerge.

3. Le basculement du temps discret au temps continu

Thème : MÉMOIRE ET INTELLIGENCE HUMAINE EN PÉRIL ?
Présenté par : PR, Pierre-Marie Lledo

 

 

4. L’ère de l’infobésité : comprendre ou juste savoir ?

Ce flot informationnel est séduisant, mais il n’est pas sans conséquences. Le professeur Pierre-Marie Lled parle d’« infobésité », un mot que j’ai trouvé pertinent. J’ai réalisé que l’accumulation d’informations ne mène pas forcément à une meilleure compréhension. Comme il le dit : « ce sont des messages pour faire savoir, mais pas pour comprendre » (Lled, 2025). Cette réflexion rejoint celle des neuroscientifiques modernes qui soulignent que l’abondance d’informations, en particulier dans l’ère numérique, peut entraîner une surcharge cognitive qui altère la capacité de discernement. Par exemple, les projets actuels autour de l’interface cerveau-machine, comme ceux développés par Neuralink d’Elon Musk, soulignent un enjeu similaire : comment gérer l’information qui nous parvient à une vitesse exponentielle sans perdre en efficacité cognitive.

5. La machine est rapide, mais l’humain reste émotionnel

Pour illustrer cette tension entre efficacité machine et sensibilité humaine, j’ai repris l’exemple de la partie d’échecs entre Kasparov et Deep Blue (1997), évoqué aussi par le professeur Pierre-Marie Lled. J’ai trouvé utile de le croiser avec celui de Lee Sedol contre AlphaGo (2016), où l’intuition humaine reprend le dessus. Cette dimension émotionnelle, que les machines ne peuvent pas saisir, est cruciale dans de nombreux domaines de notre vie, y compris dans la prise de décisions complexes.

Cela montre bien, selon moi, que l’intelligence humaine ne se résume pas à la rapidité de calcul. Elle réside aussi dans l’émotion, la créativité et l’intuition – des qualités qui, pour l’instant, échappent aux IA. De plus, des experts comme Daniel Kahneman, prix Nobel de psychologie, ont souligné que l’émotion joue un rôle fondamental dans nos processus de décision, et ce, même à une époque où la rationalité semble être valorisée.

6. L’éloge de la paresse et du vagabondage mental

J’ai été marqué par l’éloge de la paresse que fait le professeur Pierre-Marie Lled. Cela peut sembler contre-intuitif à notre époque. Pourtant, j’ai compris à travers l’exemple de l’IRM d’un ami du professeur Pierre-Marie Lled que le cerveau, au repos, active des zones spécifiques liées à la créativité. Cela m’a rappelé la célèbre citation de Poincaré : « je trouve quand je ne cherche plus » (Poincaré, 1905).

Cela m’a amené à revaloriser les temps morts, l’ennui, la lenteur. Ces moments où l’on semble ne rien faire sont en réalité des espaces fertiles pour l’innovation. Le Dr. Jeffry Schwartz, neurobiologiste, abonde dans ce sens en insistant sur l’importance de l’inactivité mentale pour favoriser la réflexion profonde et la créativité (Schwartz, 2024).

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7. Retrouver la pleine présence dans un monde connecté

Enfin, j’ai été touché par la conclusion du professeur Pierre-Marie Lled autour de la « pleine présence ». Là où la pleine conscience est souvent galvaudée, la pleine présence, elle, suppose de ralentir, de s’ancrer dans le réel, sans écran ni distraction. Cela m’a fait penser à des scènes de la vie quotidienne : laisser un enfant regarder par la fenêtre, marcher sans téléphone…

Comment l’intelligence artificielle transforme notre rapport à la mémoire et à l’introspection ?

Dans un monde où tout s’accélère, cette capacité à ralentir, à se déconnecter devient un acte de résistance et de lucidité. Il est intéressant de noter que, selon des chercheurs en neurosciences, la pleine présence et le contact direct avec notre environnement sont essentiels pour la régénération mentale, un aspect souvent négligé dans les discussions sur le bien-être dans l’ère numérique (Kabat-Zinn, 2025).

Références

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Ricoeur, P. (1990). Temps et récit. Tome 3 : Le temps raconté. Éditions du Seuil. https://www.seuil.com/ouvrage/temps-et-recit-tome-3-paul-ricoeur/9782020120372

Stiegler, B. (2018). La technique et le temps, Tome 3 : Le temps du cinéma et la question du mal-être. Galilée. https://www.leslibraires.fr/livre/14014247-la-technique-et-le-temps-3-le-temps-du-cinema–bernard-stiegler-galilee

Rieder, B., & Sire, G. (2022). Memory shaping algorithms: Archives, platforms and power. Big Data & Society, 9(1). https://doi.org/10.1177/20539517221077162

Obermeyer, Z., Powers, B., Vogeli, C., & Mullainathan, S. (2019). Dissecting racial bias in an algorithm used to manage the health of populations. Science, 366(6464), 447–453. https://doi.org/10.1126/science.aax2342

Srnicek, N. (2017). Platform Capitalism. Polity Press. https://www.politybooks.com/bookdetail?book_slug=platform-capitalism–9781509504879

Zuboff, S. (2019). The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power. PublicAffairs. https://www.publicaffairsbooks.com/titles/shoshana-zuboff/the-age-of-surveillance-capitalism/9781610395700/

Al-Sabouni, M. (2020, February 17). How AI is rewriting human history [Vidéo]. TEDx Talks. https://www.youtube.com/watch?v=iUEaCTWcCPI

Roy, J.-L., & Dilhac, M.-A. (2023, April 18). L’intelligence artificielle et la mémoire humaine [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=kBAOpGdrgqg&t=14s

Roy, J.-L. (2023, March 22). Le pouvoir des machines – conversation avec Marc-Antoine Dilhac [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=9ED-AYrNtiA&t=494s