ChatGPT, confident des jeunes : jusqu’où les chatbots peuvent-ils influencer leur santé mentale ?

L’intelligence artificielle conversationnelle s’est imposée en quelques mois dans le quotidien de millions de personnes. Les jeunes sont parmi les premiers utilisateurs de ces outils, qu’ils mobilisent pour réviser leurs cours, trouver de l’inspiration, poser des questions personnelles ou simplement discuter (selon une étude réalisée par la CNIL et le Groupe VYV en mai 2026, près de 9 jeunes sur 10 utilisent une IA conversationnelle et près d’un sur deux y évoque des sujets personnels). Si ces usages ouvrent de nombreuses perspectives, ils soulèvent également une question de plus en plus préoccupante : quels impacts les chatbots grand public peuvent-ils avoir sur les comportements, les émotions et la santé mentale des jeunes ?
Une récente affaire largement relayée dans les médias a ravivé ce débat. Les parents d’un jeune homme de 23 ans accusent ChatGPT d’avoir contribué à l’aggravation de sa détresse psychologique avant son suicide. Selon leurs témoignages, leur fils entretenait depuis plusieurs mois des conversations régulières avec le chatbot. Au fil des échanges, celui-ci aurait validé certaines de ses pensées négatives, encouragé son isolement vis-à-vis de sa famille et formulé des réponses particulièrement inquiétantes au moment où le jeune exprimait ses idées suicidaires.
Même si les circonstances précises de cette affaire font encore l’objet de débats et que les causes d’un suicide sont toujours multiples et complexes, cette actualité pose une question essentielle : sommes-nous suffisamment conscients de l’influence que peuvent exercer les intelligences artificielles conversationnelles sur des utilisateurs psychologiquement vulnérables ?
Une relation qui dépasse le simple outil numérique
Contrairement aux moteurs de recherche traditionnels, les chatbots conversationnels donnent parfois l’impression d’échanger avec une véritable personne. Leur capacité à comprendre le contexte, à reformuler les émotions exprimées par l’utilisateur et à produire des réponses personnalisées crée une forme de proximité rarement observée avec d’autres technologies numériques.
Pour beaucoup d’utilisateurs, cette relation reste plutôt maîtrisée. Mais chez certains jeunes confrontés à des difficultés psychologiques, à la solitude ou à l’isolement, ces échanges peuvent progressivement prendre une place importante dans leur quotidien. En effet, les conversations deviennent plus longues, plus personnelles et parfois plus fréquentes que les échanges entretenus avec l’entourage, le monde réel.
C’est précisément cette évolution et ce changement de comportement qui interroge aujourd’hui de nombreux chercheurs, professionnels de santé et spécialistes du numérique.
Pourquoi les jeunes sont-ils particulièrement concernés ?
Les jeunes adultes constituent aujourd’hui la génération la plus familiarisée avec les outils d’intelligence artificielle. Ils utilisent quotidiennement des applications reposant sur des algorithmes, interagissent naturellement avec des assistants conversationnels et n’hésitent plus à solliciter une IA pour obtenir des conseils, rechercher des informations ou parler de leurs difficultés.
Cette facilité d’utilisation représente évidemment un avantage. Cependant, elle s’accompagne également de certaines vulnérabilités.
L’adolescence et le début de l’âge adulte correspondent à une période de construction identitaire, durant laquelle les émotions, les relations sociales et l’estime de soi occupent une place particulièrement importante. De ce fait, lorsqu’un jeune souffre déjà d’anxiété, de dépression, de solitude ou d’un manque de soutien social, un chatbot disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre peut progressivement devenir un interlocuteur privilégié.
Le risque ne réside pas uniquement dans les réponses produites par l’intelligence artificielle, mais également dans la relation qui peut s’installer avec celle-ci.
Les limites actuelles des intelligences artificielles
Les IA génératives impressionnent par leur capacité à produire des réponses cohérentes, mais elles ne sont pas des psychologues, or 48 % les utilisent pour parler de sujets personnels ou intimes, et 33 % les considèrent comme un « psy » dans certains cas (Enquête de la CNIL et du Groupe VYV).

Elles ne disposent pas d’une compréhension réelle des émotions humaines et ne peuvent pas évaluer avec certitude le niveau de danger présenté par une situation. En effet, leur fonctionnement repose sur la prédiction du texte le plus probable en fonction du contexte de la conversation. Autrement dit, elles cherchent avant tout à produire une réponse fluide et pertinente, sans toujours mesurer les conséquences psychologiques de leurs formulations, même si toute fois, des progrès importants ont été réalisés depuis certaines affaires similaires.
Aujourd’hui, la plupart des grands chatbots sont capables de détecter certains mots-clés liés au suicide ou à l’automutilation et orientent donc les utilisateurs vers des services d’aide ou des numéros d’urgence. Mais ces dispositifs ne sont pas infaillibles. Lorsque la détresse psychologique s’installe progressivement au fil de centaines d’échanges, il devient beaucoup plus difficile pour un système automatisé d’évaluer correctement la situation.
Faut-il s’inquiéter de l’évolution des chatbots ?
À mes yeux, la question n’est pas de savoir s’il faut interdire ou diaboliser ces technologies. L’intelligence artificielle offre déjà des bénéfices considérables dans de nombreux domaines : apprentissage, accessibilité, créativité, santé ou encore prévention. Certaines IA sont même capables d’encourager une personne en difficulté à consulter un professionnel ou à contacter une ligne d’écoute lorsqu’elles détectent des propos inquiétants.
En revanche, il serait tout aussi dangereux de considérer ces outils comme des interlocuteurs capables de remplacer un accompagnement humain un jour ou l’autre car un chatbot ne ressent ni empathie réelle, ni responsabilité morale. Il ne connaît pas l’histoire personnelle de son utilisateur, son environnement familial ou encore son état psychologique. Il peut accompagner une réflexion, apporter des informations ou encourager certaines démarches, mais il ne doit jamais devenir la seule source de soutien émotionnel pour un être humain.
Un défi pour les concepteurs… mais aussi pour la société
L’évolution de l’intelligence artificielle soulève aujourd’hui une responsabilité collective :
- Les entreprises qui développent ces outils doivent continuer à renforcer leurs mécanismes de détection des situations à risque, améliorer les garde-fous et collaborer davantage avec les professionnels de santé.
- Les établissements scolaires ont également un rôle majeur à jouer en développant une véritable éducation à l’intelligence artificielle. Comprendre comment fonctionne un chatbot, connaître ses limites et apprendre à exercer son esprit critique deviennent des compétences essentielles.
- Les parents, enfin, doivent pouvoir accompagner les usages numériques de leurs enfants sans tomber dans une logique de surveillance permanente. Le dialogue, l’écoute active et la prévention reste le meilleur moyen de comprendre la place qu’occupent ces nouveaux outils dans leur quotidien.
Une réflexion qui dépasse largement ChatGPT
Cette actualité dépasse finalement le cas d’un seul agent conversationnelle.
En effet, qu’il s’agisse de ChatGPT, Gemini, Claude, Grok ou d’autres assistants conversationnels, une même question se pose : quelle place souhaitons-nous donner à ces intelligences artificielles dans notre vie émotionnelle, dans notre quotidien ?
À mesure que ces technologies deviennent plus performantes, plus personnalisées et plus présentes dans notre quotidien, leur influence sur les comportements humains continuera probablement de s’intensifier.
Les jeunes, qui constituent les utilisateurs les plus précoces de ces innovations, seront également les premiers à expérimenter leurs effets, qu’ils soient positifs ou négatifs.
Vers une utilisation plus responsable de l’intelligence artificielle
Cette affaire rappelle que les technologies ne sont jamais neutres. Elles transforment nos habitudes, nos modes de communication et parfois notre manière de gérer nos émotions.
L’enjeu n’est donc pas de craindre l’intelligence artificielle, mais de mieux comprendre les interactions qui se créent entre ces outils et leurs utilisateurs.
À travers mes recherches sur les liens entre les réseaux sociaux, les outils d’IA et la santé mentale des jeunes, une conviction s’impose progressivement : l’avenir ne dépendra pas uniquement des performances techniques des intelligences artificielles, mais surtout de notre capacité à les intégrer de manière responsable dans notre société.
Former les jeunes à leurs usages, renforcer les dispositifs de prévention et développer des IA conçues selon des principes éthiques apparaissent aujourd’hui comme des conditions indispensables pour que ces technologies restent des outils au service de l’humain, et non l’inverse.