Entretien : Ce que le marketing au Maroc dit du pays :
Parler de marketing au Maroc, ce n’est pas seulement parler de campagnes ou de réseaux sociaux. C’est parler d’un pays en tension entre plusieurs vitesses. Une économie qui s’ouvre, une jeunesse qui consomme différemment, et des entreprises qui, parfois, n’ont pas encore complètement intégré ce changement.
Dans cet entretien, Madame Berrada, du pôle Marketing et Communication au Fairmont Marrakech, propose une lecture plus fine : le marketing au Maroc n’est pas tellement en retard, il est en transition. Et c’est cette nuance change tout.
Un pays qui bouge plus vite que ses structures :
“Ce qui frappe quand on observe le Maroc aujourd’hui, c’est la vitesse”. Les usages digitaux se diffusent vite, les références culturelles circulent en continu, et les consommateurs, surtout les plus jeunes, naviguent sans difficulté entre codes locaux et internationaux.
Mais en face, les structures restent souvent plus lentes. Le marketing est encore, dans beaucoup d’organisations, une fonction d’exécution. On communique, on publie, on fait du contenu. Mais on questionne rarement le fond : pourquoi on le fait, pour qui, et avec quel impact réel.
Ce décalage n’est pas spectaculaire, mais il est profond. Il se joue dans les détails : une campagne pensée pour être vue, mais pas pour être comprise, une présence digitale active, mais sans ligne directrice claire, une marque visible, mais pas nécessairement lisible.
“Le marché avance vite. Ce qui est difficile, ce n’est pas de suivre les outils, c’est de suivre la logique qui les sous-tend.”
Un marketing encore très instinctif :
Il y a pourtant une vraie force au Maroc : une capacité naturelle à capter l’attention. Le sens de l’image, de l’hospitalité, du récit est presque culturel. Beaucoup de marques savent séduire sans forcément passer par des cadres théoriques rigides.
Mais cet instinct atteint vite ses limites.
Parce qu’il n’est pas systématisé. Il ne se transforme pas toujours en stratégie durable. On crée des choses intéressantes, parfois très réussies, mais sans continuité. Sans mesure. Sans apprentissage structuré.
“Ce qui manque, ce n’est pas la créativité. C’est la capacité à la transformer en avantage compétitif.”
Le regard extérieur comme boussole, et comme piège :
Le marketing marocain s’est aussi construit sous influence. Le pays se raconte à l’international depuis longtemps, notamment à travers le tourisme. Cela a créé des codes : esthétiques, narratifs, presque attendus.
Mais ces codes deviennent aujourd’hui limitants.
À force de vouloir correspondre à une image, celle que l’on pense que le monde attend, certaines marques finissent par lisser leur identité. Tout est beau, tout est cohérent, mais parfois interchangeable.
Le paradoxe est là : dans un pays aussi riche culturellement, le marketing peut parfois manquer de singularité.
“Le vrai enjeu n’est plus de séduire. C’est de raconter quelque chose de juste.”
Le vrai point de bascule, la structuration :
Derrière tous ces constats, une transformation plus silencieuse est en cours : celle du passage d’un marketing intuitif à un marketing structuré.
Cela passe par des choses très concrètes, mais encore peu ancrées :
- une utilisation réelle de la data
- une réflexion sur le parcours client dans son ensemble
- une capacité à mesurer et ajuster
Mais surtout, cela implique un changement de posture. Accepter que le marketing ne soit pas seulement une question de créativité, mais aussi de rigueur.
“La data n’est pas un outil. C’est une discipline. Et c’est souvent là que le changement devient inconfortable.”
Un marché encore ouvert, mais plus pour longtemps :
Ce qui rend le Maroc particulièrement intéressant, c’est que tout n’est pas encore figé. Les règles ne sont pas complètement établies. Les standards ne sont pas uniformes.
Cela crée une opportunité rare.
Aujourd’hui, une marque peut encore prendre de l’avance simplement en étant plus structurée, plus cohérente, plus claire que les autres. L’écart ne se joue pas forcément sur les moyens, mais sur la compréhension.
Mais cette fenêtre ne restera pas ouverte indéfiniment car le marché se professionnalise et les attentes montent.
“Ceux qui ne s’adaptent pas risquent de se retrouver rapidement dépassés.”
Conclusion : un marketing en train de devenir adulte :
Ce que révèle cet échange, ce n’est pas un manque. C’est une mutation.
Le marketing au Maroc est en train de changer de nature. Il quitte progressivement une logique d’instinct et de visibilité pour entrer dans une logique de structuration et d’impact.
Ce passage est inconfortable, parce qu’il oblige à remettre en question des habitudes. Mais il est nécessaire.
Dans un pays qui avance vite, le marketing ne peut plus se contenter de suivre. Il doit comprendre, anticiper, et parfois même précéder.
Et c’est peut-être là, finalement, que réside la vraie opportunité :
participer à la construction d’un marketing encore en devenir, dans un marché où tout ne demande qu’à être mieux pensé.