La blockchain, oui. Mais pour quoi faire exactement ?
La blockchain fascine autant qu’elle divise. On en parle partout, dans tous les secteurs, comme si elle était la réponse universelle à tous les problèmes. Mais est-elle vraiment utile dans tous les cas d’usage ? C’est la question que j’ai posée à Juliette Demain, alumni et intervenante à l’EFAP Paris, dont l’expertise en blockchain m’a semblé idéale pour démêler le vrai du faux. Entre partisans inconditionnels qui y voient une révolution et sceptiques qui n’y voient qu’un mot à la mode, voici ce que j’en retiens : la blockchain est un outil puissant, mais seulement quand on sait vraiment pourquoi on l’utilise.
Partir du problème, pas de la technologie
C’est sans doute le message le plus important qui ressort de notre échange : la blockchain ne doit jamais être un point de départ. Elle doit être une réponse à un problème clairement identifié. Trop d’entreprises font l’erreur inverse, elles s’enthousiasment pour la technologie, puis cherchent un cas d’usage pour la justifier. Le résultat est des projets coûteux, complexes et souvent abandonnés.
La démarche est simple. Identifier le problème, le décomposer en sous-problèmes comme la confiance ou la traçabilité, puis évaluer pour chacun si la blockchain est la meilleure réponse. Souvent, une base de données classique suffit.
Cette logique s’applique à n’importe quelle technologie émergente. L’IA, le Web3, les NFTs ont tous traversé la même phase : une adoption enthousiaste, souvent déconnectée des besoins réels. La blockchain n’échappe pas à cette règle. Ce qui change, c’est la rigueur avec laquelle on se pose la question avant de se lancer.
Les secteurs où la blockchain a vraiment du sens
Certains secteurs tirent un réel bénéfice de la blockchain, à condition que le besoin soit authentique.
La finance est l’exemple le plus évident. La blockchain y crée de nouveaux actifs comme les cryptomonnaies ou les tokens, de nouveaux moyens de paiement, et permet des transactions sans intermédiaire. L’utilité est concrète et documentée.
Le luxe et la traçabilité des matériaux représentent un autre cas solide. Certifier l’origine d’un diamant, d’un cuir rare ou d’un matériau d’exception sur la blockchain permet à la fois de lutter contre la contrefaçon et de justifier un positionnement premium.
Les secteurs où c’est surtout du marketing
À l’inverse, la blockchain est souvent utilisée comme argument commercial sans réelle valeur ajoutée opérationnelle.
La production de masse est l’exemple type. Pour une enseigne comme IKEA, intégrer la blockchain dans la chaîne d’approvisionnement génère plus de frictions et de coûts qu’elle n’apporte de bénéfices. Les volumes sont trop importants, les acteurs trop nombreux, et les systèmes existants trop ancrés pour que la transition soit rentable.
L’agroalimentaire et la grande distribution ont également beaucoup surfé sur la vague blockchain pour afficher des engagements écologiques ou tracer l’origine de leurs produits. Sur le papier, c’est séduisant. Dans les faits, ces projets se heurtent souvent à un problème fondamental. La blockchain ne garantit pas la véracité des données qui y sont inscrites. Si un acteur mal intentionné entre une fausse information, elle sera certes immuable, mais fausse. La technologie ne remplace pas la confiance humaine, elle la prolonge.
Plus généralement, dès qu’un problème peut être résolu par une base de données centralisée classique, la blockchain est superflue, voire contre-productive.
Publique, consortium ou privée : de quelle blockchain parle-t-on ?
La blockchain n’existe pas au singulier. Il en existe plusieurs types, avec des logiques très différentes.
La blockchain publique est la plus connue, Bitcoin et Ethereum en sont les exemples emblématiques. Elle est ouverte à tous, décentralisée, sans autorité centrale. En contrepartie, elle est plus lente et peut être difficile à contrôler pour une entreprise.
La blockchain consortium fonctionne comme un club fermé. Seuls des acteurs sélectionnés peuvent écrire et valider les transactions. C’est le modèle du consortium Aura, qui regroupe plusieurs grandes maisons de luxe pour certifier l’authenticité de leurs produits.
La blockchain privée va encore plus loin. Une seule entité contrôle l’accès et les règles. Elle s’éloigne de l’esprit originel, mais reste une option pragmatique pour des besoins de traçabilité interne.
Il n’existe pas de bon ou mauvais type en soi. Le choix dépend toujours du contexte. Qui écrit dans la base ? Les acteurs se font-ils confiance ? A-t-on vraiment besoin de décentralisation ?
La blockchain comme brique, pas comme solution
La blockchain est une technologie de fond, souvent invisible dans les systèmes qui l’intègrent bien. Elle peut s’articuler avec d’autres outils comme les bases de données, l’IA ou des outils sectoriels pour former une solution cohérente. Mais elle ne résout pas tout. Et vouloir l’imposer dans un contexte inadapté, c’est souvent la meilleure façon de faire échouer un projet.
La vraie question n’est pas « comment intégrer la blockchain ? » mais « est-ce que j’ai vraiment un problème que la blockchain peut résoudre mieux que les outils existants ? » Si la réponse est non, passez votre chemin.