L’art et l’IA :

au delà de la création, le prisme socio-économique

Le débat autour de l’intelligence artificielle tourne souvent autour d’une question presque philosophique :  peut-on vraiment parler d’art lorsque la “main” qui crée est une machine ? Ce point, évoqué dans l’article de Lucien Arrivet, est intéressant, mais il finit par masquer d’autres aspects essentiels, hormis la création. Car l’arrivée de l’IA dans la création visuelle a surtout un impact socio-économique : elle modifie la place des artistes, redistribue la valeur du travail créatif et redéfinit la façon dont la société consomme, produit et rémunère l’art. L’enjeu n’est donc pas de déterminer si une machine peut créer seulement, mais de comprendre comment son utilisation recompose les pratiques, fragilise certains métiers et en fait émerger de nouveaux. C’est sur ce terrain concret que se situe aujourd’hui le véritable défi.

L’IA et marché de l’art : De la rareté à la production infinie

Pour comprendre le séisme économique actuel, il est crucial de rappeler que la dissociation entre la main de l’artiste et l’œuvre finale n’est pas née avec Midjourney ou autre. Dès les années 1950, des précurseurs comme Jean Tinguely et ses Méta-Matics (figure 1) ou Nicolas Schöffer avec sa sculpture cybernétique Cysp 1 (figure 2) avaient déjà théorisé la « machine créante ». Ces œuvres, dotés d’une autonomie primitive, instauraient une relation libre où le résultat échappait partiellement au créateur. Cependant, l’impact sur le marché de l’art a radicalement muté. Si les sculptures de Schöffer ou les machines de Tinguely restaient des objets physiques uniques et rares (conservant ainsi une valeur marchande traditionnelle), le développement des logiciels autonomes dès les années 1980 et aujourd’hui de l’IA générative, a dématérialisé ce processus. Le marché de l’art, historiquement fondé sur la rareté de l’œuvre, se retrouve face à un vrai défi : comment attribuer de la valeur économique à une production devenue illimitée ?

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Les nouvelles stratégies de valorisation : NFT et certificats d’authenticité

Face à cette disruption, le marché a développé des mécanismes innovants pour recréer artificiellement la rareté. Les NFTs (Non-Fungible Tokens), apparus massivement en 2021, représentent une tentative de réintroduire l’unicité dans un environnement numérique intrinsèquement reproductible. L’exemple emblématique de « Everydays: The First 5000 Days » de Beeple, vendu 69,3 millions de dollars chez Christie’s en mars 2021, démontre que le marché peut accepter de nouvelles formes de rareté.

Néanmoins, le marché des NFTs a connu une volatilité extrême. Après un pic à 40 milliards de dollars en 2021, les ventes ont chuté de plus de 90% en 2023 selon DappRadar, révélant la fragilité de ce modèle de valorisation. Cette instabilité suggère que la technologie blockchain seule ne suffit pas à résoudre la question de la valeur.

Les acteurs du secteur explorent désormais d’autres pistes : limitation algorithmique du nombre de générations, certification de provenance, collaboration entre artistes reconnus et IA pour créer une « signature hybride ». Des plateformes comme Artblocks utilisent des smart contracts pour garantir qu’une œuvre générative ne peut être créée qu’un nombre limité de fois, réintroduisant ainsi une rareté programmée.

Les enjeux juridiques et éthiques : Propriété intellectuelle et attribution

La question de la propriété intellectuelle des œuvres générées par IA reste largement non résolue juridiquement. Aux États-Unis, l’US Copyright Office a établi en 2023 que les œuvres créées entièrement par IA sans intervention humaine substantielle ne peuvent pas être protégées par copyright. Cette position crée une zone grise complexe pour les artistes utilisant l’IA comme outil collaboratif.

L’attribution et l’utilisation des données d’entraînement soulèvent également des controverses majeures. Des procès collectifs contre Stability AI, Midjourney et DeviantArt, initiés par des artistes dont les œuvres auraient été utilisées sans consentement pour entraîner les modèles, pourraient redéfinir les règles du secteur. Ces batailles juridiques détermineront la viabilité économique à long terme de l’IA générative dans l’art.

Conclusion

Le séisme économique provoqué par l’IA générative dans le monde de l’art et des industries créatives ne représente pas simplement une évolution technologique, mais une transformation fondamentale de ce qui constitue la valeur dans la création. Alors que les précurseurs comme Tinguely et Schöffer exploraient la délégation créative à la machine tout en préservant l’unicité matérielle de l’objet, l’IA générative abolit complètement cette rareté physique.

Cette mutation exige de repenser entièrement les fondements économiques du marché de l’art. La valeur ne peut plus résider uniquement dans la rareté de l’objet, mais doit s’articuler autour de nouveaux piliers : l’authenticité de la vision artistique, la force de la marque personnelle, la qualité de la narration conceptuelle et l’expérience relationnelle entre créateur et public.

Rita Alexanian