L’IA au cinéma : révolution créative ou menace pour les artistes ?
par Maïwenn Laurec
Il y a quelques décennies, les effets spéciaux numériques avaient déjà bouleversé Hollywood. Aujourd’hui, c’est l’intelligence artificielle qui s’invite dans les studios, les salles de montage et les négociations syndicales. Entre fascination et inquiétude, l’industrie cinématographique mondiale se retrouve face à une question fondamentale : l’IA est-elle l’alliée ou l’adversaire des créateurs ?
Quand l’IA s’invite sur le plateau
L’intelligence artificielle n’est plus une promesse futuriste pour le cinéma : elle est déjà là, discrète ou spectaculaire selon les cas. On la retrouve dans le rajeunissement numérique d’acteurs Robert De Niro dans The Irishman de Scorsese, Harrison Ford dans Indiana Jones and the Dial of Destiny dans l’automatisation du doublage en langues étrangères, ou encore dans la génération d’effets visuels complexes à moindre coût.
Le phénomène prend une ampleur nouvelle avec des initiatives comme le projet Inevitable, présenté au Festival de Cannes 2025 par la start-up française dirigée par Jean Mach. Ce projet promet de produire un blockbuster hollywoodien pour 250 000 euros soit vingt fois moins que le budget moyen d’un film français en quatre mois, en qualité 4K, prêt pour une diffusion en salle ou sur plateformes. Une promesse qui suscite autant d’enthousiasme que d’inquiétude dans la profession.
Le cas du film Michael : un choix délibérément humain
C’est dans ce contexte bouillonnant que sort, le 22 avril 2026, le biopic Michael réalisé par Antoine Fuqua. Le film retrace les débuts de la carrière de Michael Jackson avec les Jackson Five à la fin des années 1960, jusqu’à son avènement en tant que superstar internationale lors du Bad World Tour en 1988. Un projet colossal : plus de 155 millions de dollars de budget hors reshoots, une production d’ampleur et une promotion intense.
Face à l’omniprésence de l’IA dans les discussions hollywoodiennes, le choix artistique de l’équipe est frappant. Aucune intelligence artificielle n’a été utilisée dans le film, comme le souligne le superviseur musical John Warhurst dans The Hollywood Reporter. Pour les scènes de concerts, les voix de Jaafar Jackson et de Juliano Krue Valdi ont été mélangées aux véritables enregistrements de Michael Jackson. Un choix assumé, qui tranche avec les pratiques de plus en plus répandues de synthèse vocale.
À rebours de toute prouesse technologique, c’est donc sur un être humain que repose le film. Jaafar Jackson, fils de Jermaine Jackson et neveu du King of Pop, s’est imposé une discipline quasi monastique pendant deux ans : danse quotidienne, étude obsessionnelle d’archives, lecture d’écrits personnels, jusqu’à transformer une pièce entière de sa demeure en salle de recherche tapissée de citations et de repères de vie de son oncle. AlloCiné
Le résultat est probant : avec 97 millions de dollars au box-office lors de son premier week-end aux États-Unis, le film réalise le meilleur démarrage de tous les temps pour un biopic, devant Straight Outta Compton et Oppenheimer. La performance humaine, incarnée et préparée, a donc encore de beaux jours devant elle.
La résistance des syndicats : un tournant historique
Le succès de Michael ne doit pas faire oublier les tensions profondes qui agitent l’industrie depuis 2023. Confrontés à l’impact perturbateur de l’IA sur leurs activités créatives, scénaristes et acteurs hollywoodiens ont créé un précédent historique en abordant les implications éthiques et professionnelles des technologies émergentes dans le cadre d’une négociation collective. Equal Times
Du 2 mai au 27 septembre 2023, la WGA (Writers Guild of America) a mis en grève ses membres, perturbant l’écriture de futurs longs-métrages. Du 14 juillet au 9 novembre, la SAG-AFTRA, qui représente 160 000 acteurs, cascadeurs et danseurs, a paralysé la production des films des grands studios. Parmi les revendications centrales : les scénaristes ont exigé des garanties sur le recours à l’IA pour les scénarios, refusant notamment que leurs écrits servent à entraîner des modèles. Pop-UpLa revue européenne des médias et du numérique
Ces mouvements ont abouti à des accords inédits, posant pour la première fois un cadre contractuel autour de l’usage de l’IA dans la production cinématographique américaine.
Ni diable ni messie : vers un usage encadré
Faut-il pour autant rejeter l’IA en bloc ? Pas nécessairement. Peter Jackson, réalisateur de la trilogie du Seigneur des Anneaux, s’exprimant au Festival de Cannes, a défendu l’idée que l’IA devrait être considérée comme un outil : « Utilisée à bon escient, l’IA n’est qu’un outil comme un autre. Mais comme pour tout, tout dépendra de l’imagination et de l’originalité de la personne qui entre les instructions dans le programme. » LFM
La nuance est précisément là. L’IA pose des questions éthiques redoutables, notamment celle de la recréation numérique d’artistes décédés leur image, leur voix, leur gestuelle. Le cas Michael illustre d’ailleurs la vigilance des héritiers sur ce point : l’exclusion de l’IA du traitement vocal est aussi un choix de respect envers la mémoire de l’artiste. Sur le plan juridique, le Centre national du cinéma (CNC) a organisé une table ronde sur l’IA et la création cinématographique, tandis que l’Union européenne contribue à travers l’adoption récente du Règlement européen sur l’intelligence artificielle, dit AI Act. Village de la Justice
Les syndicats, eux, s’inquiètent d’une transition mal accompagnée. « Il y aura de nouvelles professions, mais elles ne sont pas encore là, il n’y a pas assez de formation ! », résume la secrétaire générale de la FASAP-FO, appelant à débloquer des budgets pour la formation des futurs ingénieurs en IA.
Conclusion
L’intelligence artificielle ne va pas tuer le cinéma. Mais elle en reconfigure profondément les conditions de création, de production et de travail. Le biopic Michael nous offre un cas d’école paradoxal : un film aux moyens colossaux qui choisit délibérément l’humain là où la technologie aurait pu s’imposer. Un geste artistique, certes, mais aussi un signal fort dans un débat qui ne fait que commencer.
Les cadres juridiques se construisent, les syndicats négocient, les réalisateurs expérimentent. La vraie question n’est peut-être pas « l’IA va-t-elle remplacer les artistes ? », mais plutôt : qui décidera des règles du jeu, et au profit de qui ?