Fiche de lecture : Tempête dans le bocal, Bruno Patino

TEMPÊTE DANS LE BOCAL

Bruno Patino m’a éclairée sur un sujet qui me passionne : les médias sociaux. J’ai toujours été impressionnée par la force de ces plateformes qui ont révolutionné notre monde. Cette disruption digitale a toujours été applaudie, puisque toute évolution de l’homme est bonne à prendre. Mais quelle est la limite ? Toutes ces mises en garde à travers les livres, les films, les conversations humaines, ne nous freinent pas et ne nous effraient plus. C’est devenu banal dans le bocal. Chaque petit poisson rouge de ce monde doit être regroupé dans un seul et même bocal. Mais qui souhaite en sortir ? Telle est la question.

Après son premier tome, « La Nouvelle Civilisation du Poisson Rouge », le patron d’Arte nous livre sa vision analytique extrêmement détaillée de l’ère numérique. Il avait déjà démontré avec brio combien nos vies sont désormais dominées par les réseaux sociaux et le numérique. Bruno Patino a très bien décrit cette dépendance affective et psychologique, notamment pour les réseaux sociaux. « Sortir du bocal, ne plus en être, c’est ne plus exister, c’est être un peu mort ; y rester, c’est être absorbé. »

Aujourd’hui, il démontre une nouvelle fois combien les nombreux confinements du monde entier nous ont plongés dans le grand bain des écrans, et ont accentué cette addiction. Les acteurs du digital et notamment des réseaux sociaux, Instagram, Facebook, Twitter, etc, nous ont divertis et nourris durant cette crise, qui nous contraignait à rester chez soi. Pourquoi sortir alors que l’on pouvait voyager (nager) partout et n’importe quand ? La société est devenue hyperconnectée, et Bruno Patino dénonce une « société de la fatigue » : « une fatigue décisionnelle face aux sollicitations permanentes, fatigue de ne pas maîtriser son temps, fatigue psychologique face à la surcharge émotionnelle permanente. »

 

« L’économie de l’attention »

En lisant les chiffres de l’utilisation des réseaux sociaux pendant le confinement, cela m’a fait froid dans le dos : 60% de temps d’écran en plus chez les 6-10 ans, 70% chez les adolescents, 40% chez les adultes d’après l’Onaps. Les GAFA ont profité de la brèche créée par le Covid-19. Cette crise a engendré de nombreux confinements qui ont incité considérablement la population à se connecter et s’interconnecter de façon permanente. Ces géants du numérique ont connu une forte croissance, qui est justifiée face à la montée du taux d’utilisation des utilisateurs. Mais justifiée à quels prix ? Qui ont été les vrais héros du confinement ?

Dans son premier tome, Bruno Patino dénonce la baisse de concentration des internautes. Elle serait « inférieure à 5 secondes et inférieure à celle du poisson rouge, qui lui est à 5 secondes ». Ce petit animal très souvent critiqué pour son manque d’intelligence nous dépasse aujourd’hui. Notre génération ne lit plus, ne communique plus ou du moins mal, s’exprime pour un tout et un rien sur des sujets qu’elle ne maitrise pas. Nous assistons à une dégradation du savoir. Ce n’est pas parce que l’information est devenue gratuite qu’elle est vraie. Il est bien plus agréable de lire un commentaire Instagram, qu’un conte de Perrault, n’est-ce-pas ?

Les fake news sont omniprésentes depuis l’avènement des réseaux sociaux. Elles submergent ces plateformes de fausses informations pour nourrir les plus fainéants dans les veilles et curations. Un compte Instagram vaut mieux qu’un média ou une bibliothèque. Un internaute vaut mieux qu’un individu. Et un influenceur vaut mieux qu’un héros. Les réseaux sociaux ne répondent plus à un besoin mais en créent un. Cette économie de l’attention est loin d’avoir fini de conquérir ses territoires, qui sont illimités et sans lois. Internet a su persuader les individus qu’elle est une « science infuse », puisqu’elle détiendra toujours toutes les informations que l’on souhaite.

 

« Maitriser son existence »

Après vous avoir donné cette analyse sur la dépendance des réseaux sociaux et à Internet, j’aimerai vous parler d’un expérience sociale venue de Corée. Une expérience sociale, faite par le Ministère de la Science et de l’Information coréen, censée alerter et anticiper une surdépendance du numérique. Voici les 10 questions comportementales à se poser :

  • Je n’arrive pas réduire le temps que je passe sur mon téléphone
  • C’est difficile de contrôler le temps passé sur mon téléphone
  • Il n’est pas facile de déterminer le temps passé sur mon téléphone de façon appropriée
  • Je n’arrive pas à me concentrer facilement quand j’ai mon téléphone près de moi
  • Je pense tout le temps à mon téléphone
  • Je ressens un besoin compulsif de regarder mon téléphone
  • J’ai l’impression d’avoir des problèmes de santé dus à l’utilisation de mon téléphone
  • Il m’arrive de me disputer avec ma famille à cause de mon utilisation du téléphone
  • J’ai eu des conflits assez sévères dans mes relations avec mes amis ou mes collègues à cause de l’utilisation de mon téléphone
  • J’ai du mal à étudier ou à travailler à cause de mon téléphone

À travers cette étude, nous sommes censés déjà prendre consciences des choses. Au-delà des plateformes, notre téléphone est devenu notre meilleur ami. Il est notre premier bonjour et notre dernier bonne nuit. Dans le documentaire « Derrière nos écrans de fumée » sur Netflix, que je vous conseille vivement, certains créateurs de ces réseaux et plateformes nous mettent en garde. Eux-mêmes dénoncent ces inventions et ne souhaitent pas que leurs enfants en fassent partie. C’était en 2014. Nous sommes en 2021 et 54% de la population mondiale utilisent ces plateformes.

L’athazagoraphobie (la peur d’être oublié) est un phénomène de plus en plus recensé chez les internautes. Comme la schizophrénie, ou la bipolarité. Nos humeurs dépendront du nombre de likes, de commentaires, de partages, bref, du nombre de compliments virtuels reçus. Dans une étude menée par BVA en juillet 2021, 74% des français se considèrent dépendants de leurs outils numériques et 23% totalement dépendants. Ces chiffres justifient l’anxiété et le besoin compulsif d’étaler chaque seconde de sa vie sur les réseaux sociaux. Un narcissisme volontaire mais inconscient se voit naitre. Et une comparaison perpétuelle aux autres s’installent dans nos vies.

 

« Chassez le naturel »

Un autre sujet m’a perturbée dans ce livre : les nouveaux codes de beauté. Comme nous le savons tous, les réseaux sociaux n’ont pas arrangé les complexes des jeunes générations. Tout a commencé il y a quelques années, à la sortie du réseau social Snapchat. Les premiers filtres font leurs apparitions. Ces filtres ont marqué les débuts des complexes : les oreilles de chien et la couronne de fleurs, vous vous en souvenez ? Pour seul objectif : l’embellissement. Améliorer son apparence est devenue une priorité chez les jeunes d’aujourd’hui, d’où la montée de la chirurgie esthétique (chiffres). Une dépendance et une comparaison sociale constante se crée dans le monde, pour laisser place à une beauté superficielle. Le naturel n’existe plus. Cette mise aux enchères ne cesse d’évoluer pour laisser place à une sorte de bataille de vie. Qui aura la meilleure vie, qui aura le plus beau vêtement, qui aura le plus beau sourire, le plus beau chien, la plus belle famille…

 

 

Je me souviens des débuts des réseaux sociaux. J’étais hors du bocal, dans mon bocal à moi. Je critiquais ces personnes superficielles qui se sentaient obligés d’étaler leur vie comme si nous faisions partie de la cour de Louis XIV, et que nos vies en dépendaient. Et aujourd’hui, sans m’en rendre compte, je fais partie de ces personnes. Moi qui ai toujours alerté mon entourage au sujet de  ces plateformes vicieuses et malsaines, j’ai été absorbée, à mon insu,  par cette tempête numérique. J’ai été absorbée par cette tempête alors que je ne le désirais pas.

Je veux sortir de ce bocal pour toujours, et pouvoir nager librement dans l’océan, une bonne fois pour toute, sans faire partie des réseaux sociaux. Et je compte bien attirer le plus de poissons possibles. Merci Monsieur Patino d’avoir dénoncé ce que les GAFA pensent être une révolution chez les jeunes générations. Comment un enfant, adolescent ou jeune adulte peut-il se construire si nous sommes obnubilés par notre vie virtuelle ? J’ai perdu énormément de temps dans ma vie à me créer une identité virtuelle, ou plus précisément « mon personnal branding ». Mais les réseaux sociaux doivent être utilisés à bon escient, à travers des combats utiles comme le réchauffement climatique, la cause animale, les inégalités, ou son travail. La dictature de l’ère numérique doit cesser, et je compte bien en faire partie. Le digital est une passion et le restera, mais à condition que mon identité virtuelle n’existe plus. J’ai laissé ma v ie au détriment de ma vie virtuelle.

J’accuse les GAFA de nous détruire. J’accuse les GAFA de dégrader la santé mentale de millions d’individus. J’accuse les GAFA de nous avoir volé nos vies.

J’accuse et j’accuserai ces réseaux sociaux jusqu’à la fin de ma vie, afin de protéger le plus de poissons possibles et afin de récupérer ces 5 secondes d’attention.

Je m’appelais @alitchibaby sur ces plateformes, aujourd’hui je suis et resterai Alize Weill-Engerer.