Les Maîtres de la manipulation à l’ère du numérique : que nous dit David Colon sur la manipulation digitale ?

Quotidiennement, sans s’en rendre compte, nous sommes arrivés à un point où nos gestes en ligne influencent nos opinions, nos achats et même nos émotions, la question de la manipulation digitale est devenue centrale. Dans « Les Maîtres de la manipulation, l’écrivain David Colon retrace l’évolution des techniques d’influence qui ont façonné d’une manière ou d’une autre le XX ème siècle.
Il est principalement décrit dans cet ouvrage, l’histoire de la propagande mais il offre un miroir fascinant du monde numérique contemporain : mêmes leviers psychologiques, nouveaux outils. Dans cet article, j’explore comment la pensée de Colon aide à mieux comprendre nos comportements numériques, qu’il s’agisse de publicité ciblée ou d’algorithmes de réseaux sociaux.
Les Maîtres de la manipulation par David Colon
Portrait David Colon

David Colon : un historien au cœur des mécanismes de manipulation digitale

David Colon est un historien et a enseigné à Sciences Po, c’est l’un des spécialistes français majeurs de la propagande et de la manipulation de masse dans toute l’histoire de la communication. Un de ses ouvrages nommé « Propagande : La manipulation de masse dans le monde contemporain » analyse la manière dont les gouvernements, les institutions et les entreprises ont construit les comportements à grande échelle. Dans « Les Maîtres de la manipulation », David retrace l’histoire de celles et ceux qui ont façonné les techniques d’influence, des pionniers comme Bernays aux propagandistes comme Goebbels, jusqu’aux architectes de la publicité contemporaine. En précisant ses théories, Colon pose les bases d’une réflexion essentielle : la manipulation n’a jamais cessé, elle a simplement changé d’échelle et d’outils. Grâce à cette analyse historique minutieuse, elle devient alors un point d’entrée précieux pour comprendre les formes actuelles de manipulation digitale.

Biais cognitifs

Les techniques de manipulation digitale déjà présentes avant Internet

Bien avant l’arrivée d’Internet, les logiques de persuasion analysées par David Colon existaient déjà sous des formes structurées. Les propagandistes du XXᵉ siècle s’appuyaient sur des mécanismes simples : messages courts, émotions fortes, répétition et contrôle de l’information, autant de stratégies destinées à orienter les comportements de masse. La psychologie sociale a également révélé l’importance des biais cognitifs dont les biais de confirmation, effet de halo, influence de l’autorité, dans la manière dont nous interprétons les messages, des dynamiques largement décrites par Robert Cialdini dans ses travaux sur la persuasion. Plusieurs études soulignent que la manipulation repose surtout sur une exploitation fine de nos mécanismes mentaux : simplifier un discours pour le rendre incontestable, jouer sur la peur pour renforcer l’adhésion ou utiliser la pression sociale pour normaliser un comportement (OpenEdition).

Ces techniques étaient utilisées aussi bien par les régimes politiques que par l’industrie publicitaire, qui comprenait déjà comment créer des récits impactant la perception collective (Dorna). Comme l’illustre une analyse des thèses de Noam Chomsky, le but a longtemps été d’orienter l’opinion en installant des cadres mentaux qui limitent l’esprit critique (Paul Masson / Chomsky). Aujourd’hui, ces mêmes logiques sont réactivées et amplifiées dans l’univers numérique, un parallèle que souligne également la fiche de lecture publiée sur le blog MBA DMB à propos de Cialdini (Blog MBA DMB).
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Comment la manipulation digitale s’amplifie avec les plateformes et l’économie de l’attention

Avec l’essor des plateformes numériques, la manipulation digitale atteint une ampleur inédite. Les réseaux sociaux reposent principalement sur l’économie de l’attention, un modèle qui valorise les contenus capables de retenir l’utilisateur le plus longtemps possible, comme l’explique l’analyse du ministère de l’Économie sur ce sujet (Trésor Éco). Les algorithmes privilégient donc les publications qui déclenchent des émotions fortes dont la colère, la peur ou même l’euphorie, car elles génèrent davantage d’engagement et de temps d’écran (ManageEngine). Les bulles de filtres renforcent cette dynamique en enfermant les utilisateurs dans un flux de contenus homogènes, créant une forme de réalité personnalisée qui limite la confrontation à des points de vue divergents (Attention Economy Study). Ce mécanisme accentue la polarisation et rend les individus plus sensibles aux messages manipulatifs, puisqu’ils ne voient que des contenus conformes à leurs croyances (Filter Bubble Research). Par ailleurs, l’émergence des deepfakes brouille encore la frontière entre vrai et faux, ouvrant la voie à des formes sophistiquées de tromperie numérique, comme le souligne un article publié sur le blog MBA DMB (MBA DMB, Deepfakes). L’alliance de ces phénomènes crée un environnement où la persuasion algorithmique s’exerce en continu et souvent de manière invisible (Algorithmic Manipulation).

IA, data et design persuasif : les nouveaux outils de manipulation digitale

L’évolution des technologies renforce les capacités de manipulation digitale grâce à des outils de plus en plus sophistiqués. Les dark patterns, décrits par la CNIL, exploitent la vulnérabilité cognitive des utilisateurs pour orienter leurs choix, que ce soit accepter des cookies ou s’abonner à un service (CNIL / Dark Patterns). Ces techniques sont souvent intégrées dans l’UX et visent à créer des réflexes automatiques plutôt qu’un consentement éclairé (DataLegalDrive). Le micro-ciblage publicitaire associe quant à lui données personnelles et segmentation psychologique, permettant de diffuser un message différent à chaque individu selon son profil émotionnel ou comportemental (Behavioral Targeting Ethics). L’affaire Cambridge Analytica a illustré la puissance de ces techniques en contexte politique. L’IA générative amplifie encore ces enjeux : elle personnalise le contenu, ajuste les recommandations en temps réel et peut simuler un ton humain dans des vidéos ou publications, comme l’explique l’article “UGC, IA : la fin du contenu sincère ?” publié sur le blog MBA DMB (MBA DMB, UGC & IA). Ce niveau de personnalisation soulève des questions éthiques majeures, notamment sur la capacité de l’utilisateur à identifier une manipulation lorsque celle-ci est adaptée à ses émotions du moment (Ringover).

Ce que la manipulation digitale change dans notre rapport au réel : mon analyse personnelle

À la lecture du livre, j’ai réalisé que la manipulation n’est plus seulement un outil politique : elle s’infiltre dans nos gestes les plus quotidiens s’en que l’on se rende compte. La manipulation digitale agit sur notre perception du monde, notre confiance dans les autres, nos émotions et même notre mémoire. Les études récentes sur le bien-être numérique montrent que l’influence algorithmique peut créer de la comparaison sociale, de l’anxiété ou une distorsion de la réalité. Ce qui m’a le plus marquée, c’est que nous ne sommes plus seulement manipulés en tant que “citoyens”, mais aussi en tant que consommateurs et individus émotionnels.

Comment résister à la manipulation digitale ? Vers une influence plus consciente

Face à la montée des techniques de manipulation digitale, le développement de compétences critiques devient essentiel. L’éducation aux médias et à l’information, promue par le ministère de l’Éducation Nationale, permet aux jeunes et aux adultes de repérer les biais cognitifs, les fausses informations et les mécanismes algorithmiques qui influencent leurs décisions (Éduscol). Cette littératie numérique constitue un rempart indispensable dans un environnement saturé d’informations (Digital Literacy Solutions). La régulation européenne, notamment le Digital Services Act, impose désormais aux grandes plateformes davantage de transparence sur leurs systèmes de recommandation et leurs pratiques publicitaires, une avancée saluée par la presse spécialisée (Le Monde, DSA). Ces obligations visent à limiter les risques liés aux contenus trompeurs et au ciblage abusif. Enfin, adopter des pratiques numériques plus conscientes dont la diversification des sources, la limitation des notifications, la vigilance face aux dark patterns, ce qui aide chaque utilisateur à reprendre le contrôle sur son attention (Online Persuasion Policy). L’enjeu n’est pas seulement technologique : il est profondément citoyen.

Pour finir,

Les concepts de manipulation décrits par David Colon trouvent aujourd’hui des prolongements étonnants dans le digital. À une différence près : leur puissance est désormais invisible et algorithmique. Comprendre ces mécanismes est le premier pas vers un usage plus conscient, critique et responsable de nos technologies.

Par Merry Guan