Librairies et numérique : Comment préserver l’essentiel à l’ère des algorithmes ?

Livres Hebdo a proposé un webinaire dédié aux mutations numériques qui traversent aujourd’hui le secteur de la librairie, le 16 mars dernier. Animée par Élodie Carreira, cette rencontre réunissait plusieurs professionnels du livre (libraires, éditeurs, producteurs de contenus) autour d’une interrogation centrale : comment composer avec le numérique sans diluer ce qui fait l’identité même des librairies ?

Autour de la table, il y avait Pierre Coutelle (librairie Mollat), Thibault Gendreau (Gallmeister), Marie Gaudefroy (librairie Martelle), Anouk Aubert (librairie Les Parleuses) et François-Xavier Robert. Tous partagent un même point de départ : le numérique s’impose désormais comme un cadre, mais il ne doit pas devenir une contrainte qui redéfinit entièrement le métier.

Webinaire Livre Hebdo

Des usages en recomposition

Le webinaire met en évidence une évolution assez nette : les modes de découverte du livre ne passent plus uniquement par les circuits traditionnels. Entre les plateformes de vente en ligne, les recommandations sur les réseaux sociaux ou encore les formats audio, les points de contact se multiplient.

Pour les librairies, cela implique une adaptation progressive. Être présent en ligne n’est plus seulement un “plus”, mais une condition de visibilité. Les réseaux sociaux, en particulier, permettent de prolonger la relation avec les lecteurs, de donner à voir un travail de sélection, de créer une forme de continuité entre l’espace physique et le numérique.

Mais cette présence n’est pas neutre. Elle suppose de composer avec des logiques algorithmiques qui valorisent certains formats, certaines temporalités et parfois certaines typologies de livres. Autrement dit, la visibilité se gagne, mais elle s’inscrit dans un cadre qui peut, par moments, entrer en friction avec la liberté éditoriale.

La médiation humaine comme point d’ancrage

Un élément revient de manière assez constante dans les prises de parole : la fonction du libraire ne peut pas être remplacée.

Les systèmes de recommandation automatisée sont capables de proposer des titres en fonction d’historiques d’achat ou de comportements. Ils optimisent, catégorisent, hiérarchisent. Mais ils ne dialoguent pas. Ils ne perçoivent ni les hésitations, ni les envies diffuses, ni les détours inattendus qui font souvent la richesse d’une lecture.

La librairie reste, à ce titre, un espace singulier. Un lieu où la recommandation repose sur une interaction, sur une capacité à orienter sans enfermer, à suggérer sans standardiser. C’est précisément dans cet écart avec la logique algorithmique que se maintient son rôle de prescripteur.

Composer plutôt que subir

L’enjeu, tel qu’il ressort des échanges, n’est pas de résister au numérique, mais de l’intégrer de manière choisie.

Certaines pratiques évoquées vont dans ce sens : investir les réseaux sociaux comme un prolongement du conseil en librairie, développer des formats éditoriaux cohérents avec une ligne définie, ou encore utiliser des supports comme le podcast pour incarner davantage la recommandation.

Ce qui se dessine ici, ce n’est pas une opposition entre deux modèles, mais une tentative d’articulation. Le numérique devient un outil parmi d’autres, à condition qu’il ne prenne pas le dessus sur le projet culturel.

Un écho direct avec mes recherches de thèse

Dans le cadre de mon travail de recherche sur l’impact de BookTok dans l’industrie du livre, ce webinaire apporte des éléments assez concrets.

Il confirme d’abord une chose : les réseaux sociaux occupent désormais une place structurante dans la circulation des livres. Certaines dynamiques de viralité permettent de faire émerger des titres, parfois longtemps après leur sortie, ou de toucher des publics qui échappaient jusque-là aux circuits classiques. Mais en parallèle, les interventions nuancent cette idée d’une prescription entièrement déplacée vers les plateformes.

Comme d’autres espaces numériques, BookTok fonctionne sur des logiques d’intensité et de répétition. Il crée des phénomènes visibles, rapides, parfois massifs. La librairie, elle, s’inscrit dans un temps différent. Elle permet de réinscrire ces succès dans une continuité, de les relier à d’autres textes, d’accompagner la lecture au-delà du moment de découverte.

Autrement dit, il ne s’agit pas d’un remplacement, mais d’un déplacement des équilibres.

Ce point est particulièrement intéressant : il montre que la prescription ne disparaît pas, elle se fragmente. Elle circule entre plusieurs espaces (plateformes, communautés, librairies) qui n’ont ni les mêmes logiques, ni les mêmes temporalités.

En quelques mots…

Ce webinaire ne pose pas le numérique comme une rupture, mais plutôt comme un révélateur. Il met en lumière les tensions existantes (entre visibilité et singularité, entre volume et sélection, entre automatisation et médiation).

Pour les librairies, l’enjeu semble moins être de suivre les évolutions que de décider comment s’y inscrire. Quels outils adopter, pour quels usages, et surtout dans quelle cohérence avec leur identité. Dans un environnement où les recommandations sont de plus en plus automatisées, la valeur du regard humain ne disparaît pas. Elle change de place. Et peut-être, justement, qu’elle devient plus visible.

J’ai beaucoup aimé la pertinence et la diversité des intervenants. L’ensemble de la table ronde était complète et dynamique. Cet évènement m’a permis de compléter mes recherches de thèse et de trouver un nouvel angle pertinent.

 

Découvrez ma note méthodologique d’IA ici.