La leçon d’échecs : L'IA décryptée par le jeu

New York, 1997. Le champion du monde d’échecs Garry Kasparov s’effondre face à Deep Blue, le superordinateur d’IBM. Ce moment charnière a marqué l’imaginaire collectif, symbolisant pour beaucoup la « fin de la supériorité intellectuelle humaine ». En fin, près de trois décennies plus tard, qu’avons-nous réellement appris de cette défaite ? C’est la question centrale que pose Alexis Gladiline-Bozio dans son ouvrage La leçon d’échecs. Petite histoire de l’IA, publié aux éditions humenSciences (2025).

Loin d’être un simple manuel technique ou une chronique nostalgique, ce livre utilise le jeu d’échecs comme un fil conducteur pour démystifier l’histoire et les mécanismes de l’Intelligence Artificielle. Ainsi, pour nous, étudiants et professionnels du digital, cet essai offre une grille de lecture pertinente pour comprendre non pas comment la machine joue, mais pourquoi son évolution bouleverse notre rapport à la rationalité.

 

Présentation de l’ouvrage et contexte

Avant toute chose, pour guider le lecteur dans ce dédale technologique, il fallait un guide qui maîtrise à la fois le code et la culture. Alexis Gladiline-Bozio coche toutes les cases. En effet, Polytechnicien, data scientist (notamment au sein du groupe EDF), il possède cette double casquette indispensable pour vulgariser sans simplifier. Son parcours lui permet de disséquer les algorithmes avec la rigueur de l’ingénieur, tout en gardant le recul nécessaire pour en analyser les impacts sociétaux.

Pourquoi avoir choisi les échecs comme prisme d’analyse ? Tout d’abord, comme le démontre l’auteur, ce jeu a toujours été la « drosophile » de l’IA : son terrain d’expérimentation favori. De l’automate du Turc mécanique au XVIIIe siècle (qui n’était qu’une illusion) aux moteurs d’échecs actuels invincibles, l’histoire du jeu se confond avec celle de l’automatisation de la pensée. D’ailleurs, Gladiline-Bozio ancre son propos dans une actualité brûlante, évoquant les scandales récents de triche (l’affaire Niemann-Carlsen). Cela illustrent parfaitement notre incapacité actuelle à distinguer, dans le jeu comme dans la génération de texte, l’humain de la machine. Ainsi, ce contexte fait de l’ouvrage une lecture essentielle pour comprendre la genèse des outils génératifs que nous utilisons aujourd’hui quotidiennement.

L’évolution de l’IA : Du Turc mécanique à AlphaGo

L’ouvrage d’Alexis Gladiline-Bozio ne se contente pas d’aligner les dates. Il décortique l’évolution conceptuelle de l’IA. L’analyse centrale du livre repose sur la distinction fondamentale entre la « force brute » et l’apprentissage profond (Deep Learning).

Turc mécanique VS AlphaGo

L’auteur revient longuement sur le traumatisme de 1997. À l’époque, Deep Blue bat Kasparov non pas grâce à une intelligence supérieure, mais grâce à une capacité de calcul phénoménale : la machine évaluait 200 millions de positions par seconde. C’était l’ère des systèmes experts, codés en dur par des humains pour résoudre des problèmes spécifiques. L’auteur démontre brillamment que cette victoire était paradoxalement une impasse : augmenter la puissance de calcul ne suffisait plus pour des jeux demandant de l’intuition, comme le Go.

C’est ici que le livre devient passionnant pour comprendre l’IA moderne. Il décrit le basculement vers AlphaGo et les réseaux de neurones. Contrairement à Deep Blue, ces nouveaux systèmes ne se contentent pas de calculer toutes les possibilités (impossible au jeu de Go). Ils apprennent en jouant des millions de parties contre eux-mêmes. Gladiline-Bozio explique avec pédagogie comment cette transition de la logique pure vers l’analyse statistique et probabiliste est l’exacte fondation des IA génératives (comme ChatGPT) que nous utilisons aujourd’hui. Donc la machine ne « comprend » pas le jeu, elle prédit le coup le plus probable pour gagner, tout comme un LLM prédit le mot suivant.

Avis et retour

La force majeure de La leçon d’échecs est de rendre ces concepts tangibles sans jamais tomber dans le jargon hermétique. L’auteur réussit à expliquer le fonctionnement des réseaux de neurones simplement en utilisant des analogies liées au plateau de jeu. De plus, ce livre déconstruit le mythe de la « conscience » de la machine. Il nous rappelle, à juste titre, que même l’IA la plus sophistiquée reste un outil d’optimisation mathématique. C’est un rappel salutaire à l’heure où l’anthropomorphisme guette chaque utilisateur de ChatGPT.

La leçon d’échecs d’Alexis Gladiline-Bozio est bien plus qu’une histoire de pions et de rois. C’est une chronologie lucide de notre relation à la technologie. Alors que nous intégrons l’IA dans nos stratégies marketing et business, comprendre d’où elle vient nous permet de mieux appréhender où elle va.