Pour comprendre comment le design contribue aux enjeux d’innovation en santé, j’ai eu la chance d’échanger avec Jérémie Cohen, Responsable du pôle Design au CIUS (Centre d’Innovation et d’Usages en Santé). Son regard éclairé sur les enjeux du design en santé nous plonge au cœur des démarches d’innovation et d’usages.
Le design en santé, de quoi parle-t-on ? Plus qu’une simple question d’esthétique ou d’interface, le design en santé est une démarche globale qui vise à repenser l’ensemble de l’expérience des patients, des soignants et des usagers au sein du système de soin pour qu’elle soit fonctionnelle et adaptée aux besoins réels des utilisateurs du domaine de la santé.
Le design en santé s’applique aussi bien aux objets connectés et applications numériques qu’au design des espaces hospitaliers, des parcours de soins, ou encore à la conception de dispositifs médicaux. Ces différentes facettes du design participent activement à la création collaborative d’outils et services innovants adaptés aux enjeux spécifiques du parcours de soins et de l’amélioration de la qualité de vie des patients et des équipes soignantes.
Le constat fondateur du CIUS : une évolution des pratiques d’innovation
Le CIUS est né il y a 15 ans d’une réflexion croisée entre acteurs de la santé, du monde académique et de l’innovation, qui constataient alors que le management de l’innovation et les méthodologies associées n’étaient pas encore très répandue. “ le lien entre la santé et l’innovation, sans parler forcément que de numérique, n’était pas encore évident” raconte Jérémie Cohen.
Les différences de culture et de temporalité entre hôpitaux et entreprises rendaient parfois complexe la collaboration, mais la situation a beaucoup évolué depuis. Comme le souligne Jérémie Cohen, « ce n’est pas la même chose de faire fonctionner un hôpital et de faire fonctionner une entreprise : les objectifs et la temporalité sont différents et donc la manière d’adresser les sujets n’est pas du tout la même. » Aujourd’hui, la dynamique d’innovation s’est renforcée, les acteurs sont conscients de la complexité de l’enjeu de trouver un langage commun et ont l’intention de travailler dans des démarches collaboratives. C’est ce mouvement que le CIUS accompagne en facilitant l’émergence et l’ancrage des projets dans l’écosystème.
Les missions du CIUS aujourd’hui
Le CIUS fédère plus de 60 adhérents, dont des établissements de santé, des entreprises, des associations de patients et des acteurs académiques, principalement en région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Depuis sa création, il a accompagné plus de 350 projets d’innovation, organisé plus de 200 ateliers de co-design et formé plus 30 établissements de santé à l’innovation et au design centré sur l’usage.
Sa mission : lever les freins méthodologiques, culturels et organisationnels pour permettre aux projets de voir le jour et de s’ancrer durablement dans l’écosystème.
Le CIUS s’appuie sur quatre grandes familles d’acteurs : établissements de santé, entreprises, associations de patients et écoles et universités qui forment aux métiers du soin. Cette diversité permet d’avoir une vision à 360° de l’écosystème, de croiser les regards et de mieux comprendre les usages réels. Les associations de patients, par exemple, sont centrales dans la démarche du CIUS, : elles permettent d’échanger directement avec des représentants des pathologies. “c’était vraiment central et essentiel de pouvoir repartir des usages. Et de ne pas se faire l’avocat des usagers, mais vraiment de se rapprocher au plus près d’eux pour repartir des usages.” précise Jérémie Cohen.
L’importance de repartir des usages réels
L’accompagnement du CIUS vise à donner aux porteurs de projets (start-up, entreprises, établissements, associations) des espaces et des temps pour tester leurs idées, prototyper, recueillir des retours et ajuster leur solution.
« Nous créons les conditions de l’essai et une espèce d’espace virtuel ou physique pour tester des choses sans que ça ait des conséquences. Expérimenter en santé implique forcément des humains, donc des protocoles, des normes, mais il est nécessaire d’offrir un espace où l’on peut s’affranchir temporairement de certaines contraintes pour imaginer, tester, pivoter, et surtout apprendre sans crainte de l’échec.” explique Jérémie Cohen.
Le CIUS organise en ce sens de nombreux ateliers et formats d’accompagnement adaptés aux contraintes du secteur santé pour favoriser la méthodologie et l’expertise : professionnels en sociologie, en santé publique, en design et professionnels de santé se rencontrent et confrontent leur vision et leurs attentes pour des innovations en cohérence avec la réalité du système de santé. En effet, la sociologie apporte une rigueur scientifique et une représentativité précieuse dans l’analyse des usages, tandis que le design permet d’agir plus vite pour dérisquer les projets.
Le CIUS ancre le design dans son approche pour s’écarter de “l’innovation pour l’innovation ». Chaque projet démarre par une analyse fine des usages, des points de friction et des contraintes. Jérémie Cohen précise : « un projet doit pouvoir pivoter et évoluer si en face il n’y a pas d’usages malgré l’exploitation d’une technologie. C’est là-dessus qu’on doit se concentrer. »
Ces interrogations structurent l’accompagnement du CIUS qui aide les porteurs de projet à clarifier leurs hypothèses, à identifier les risques et à ajuster leur démarche en fonction des retours d’usage.
Des constats actuels aux perspectives pour l’innovation en santé
Par son expérience, Jérémie Cohen observe les problématiques actuelles en innovation en santé et imagine les axes de développement pour les années à venir : “Je constate encore des dispositifs centrés sur la technologie ou un protocole sans la vision d’ensemble. Les solutions sont complexes ou peu lisibles. L’accessibilité numérique en santé n’est pas toujours une problématique adressée. A l’avenir, je crois à la maturité des innovations qui va permettre de s’interroger sur cette inclusivité dès la conception.”
Jérémie Cohen évoque également l’enjeu de l’écoconception qui commence à être évoquée dans le design de service : “le principe c’est déjà d’éviter de gaspiller ou d’utiliser des matériaux non recyclables dans les dispositifs médicaux et le sujet concerne également les interfaces numériques. A-t-on vraiment besoin d’une interface numérique pour ce problème à résoudre ?”. L’innovation responsable fera sa place et concordera avec la conviction du CIUS : pas d’innovation pour l’innovation mais par l’expérience réelle des utilisateurs.
Enfin il n’est pas possible de parler d’innovation en santé sans parler d’intelligence artificielle (IA). Pour les soignants, l’IA peut représenter un soutien précieux à la décision, à la coordination ou à la gestion de la charge mentale. Pour les patients, elle ouvre des perspectives en matière de prévention, de suivi personnalisé ou d’accès à l’information. Mais ces promesses ne tiennent que si l’on prend le temps de valider les usages, d’expérimenter en conditions réelles et de recueillir des retours d’expérience concrets sur la mise en œuvre. C’est cette approche pragmatique, fondée sur le terrain, qui permettra à l’innovation d’apporter une réelle valeur ajoutée et de transformer durablement les pratiques.
Caroline Chesnel
MBA Digital Marketing Business Health
Consultez mon utilisation de l’IA pour cet article ici