L’IA ET LA MUSIQUE : VERS UNE « ONTOLOGIE DE L’EMOTION » OU UNE INDUSTRIALISATION DU SENS ?
Rédigé par Enzo Bosi
Dans son analyse percutante intitulée
Je souhaite ici prolonger cette réflexion. Si ma collègue a parfaitement identifié les séismes structurels (juridiques, économiques et productifs), il me semble crucial d’explorer ce qu’il advient de la « valeur » de la musique lorsque l’effort de création tend vers zéro, et comment l’artiste peut survivre à cette dévaluation de l’originalité.
La fin de la rareté : Quand l’abondance tue la résonance
L’article source mentionne un chiffre vertigineux : 100 000 nouveaux titres mis en ligne chaque jour. Cette inflation, dopée par l’IA générative, transforme la musique en une commodité interchangeable, une sorte de « bruit de fond » optimisé par algorithme.
Le risque n’est pas seulement, comme le souligne Maïlys, une « standardisation des revenus », mais une standardisation de l’attention. Si l’IA peut générer une mélodie parfaite en quelques secondes, elle supprime la notion de « friction créative ». Or, historiquement, c’est dans la contrainte, l’erreur et la difficulté technique que sont nés les plus grands courants musicaux (du Jazz au Punk).
En démocratisant l’accès à la « perfection sonore », l’IA risque de rendre la musique jetable. Le défi pour l’industrie n’est donc pas seulement de rémunérer les créateurs, mais de redonner de la rareté culturelle à des œuvres qui, techniquement, n’en ont plus.
L’illusion de la confusion : L’intention contre l’imitation
Un point majeur soulevé par Maïlys est l’incapacité croissante des auditeurs (1 sur 2 selon France Bleu) à distinguer l’humain de la machine. Cette statistique est le symptôme d’une crise de l’intention artistique.
Une IA ne « veut » rien dire ; elle prédit statistiquement le pixel sonore suivant. Comme le rappelle fort justement le cabinet Haas Avocats cité dans l’article initial, le droit d’auteur protège une « création humaine identifiable ». Mais au-delà du droit, c’est une question de contrat moral avec l’auditeur :
La musique humaine est une archive de l’expérience : on écoute un morceau parce qu’il capture une peine de cœur, une colère sociale ou une joie réelle.
La musique générée est un mirage statistique : elle imite l’émotion sans l’avoir vécue.
Le rebond stratégique ici est simple : plus l’IA sera performante, plus la biographie de l’artiste deviendra le produit principal. Le public ne cherchera plus seulement un « bon son », mais la preuve d’une incarnation. Le concert, la performance physique et l’engagement politique de l’artiste deviennent alors les seuls remparts contre l’indistinction algorithmique.
Le dilemme des « Communs » : Vers une propriété intellectuelle collective ?
Maïlys évoque les « milliers d’œuvres utilisées pour entraîner les IA sans consentement ». C’est le point de rupture le plus critique. Nous sortons d’une ère de propriété individuelle pour entrer dans une ère de pillage des communs culturels.
Si l’IA « apprend » sur le dos de la SACEM et des artistes indépendants, nous devons repenser la chaîne de valeur de manière radicale. Plutôt que de s’opposer frontalement à l’outil, il faut imaginer un modèle de « Dividende de Données ». Si une IA génère un succès en s’appuyant sur le style de 500 artistes de Jazz, ces 500 artistes devraient percevoir une micro-redevance sur chaque écoute.
C’est ici que la technologie (notamment la blockchain ou le marquage invisible des œuvres) pourrait paradoxalement sauver ce que l’IA menace : la traçabilité et la juste rétribution des influences.
La mutation de l’artiste en « Curateur de Génies »
Enfin, l’article source suggère une cohabitation où la technologie soutient la créativité sans l’effacer. Pour aller plus loin, je dirais que nous assistons à la naissance d’un nouveau métier : l’Artiste-Curateur.
Demain, composer ne signifiera plus forcément savoir jouer d’un instrument, mais savoir « piloter » des intelligences multiples pour assembler une vision. L’artiste devient le réalisateur d’un orchestre virtuel. Cependant, cette mutation comporte un piège : celui de perdre la maîtrise technique au profit de la facilité. La démocratisation citée par mon camarade est une chance pour l’inclusion, mais elle est une menace pour l’excellence académique. Comment préserver l’apprentissage de la musique quand une machine remplace dix ans de conservatoire en trois clics ?
Conclusion : Réenchanter l’humain dans un monde automatisé
Je rejoins la conclusion de Maïlys : l’enjeu est de définir collectivement les conditions de l’intégration de l’IA. Mais j’ajouterais que cette intégration doit se faire par le haut, en sanctuarisant ce que la machine ne pourra jamais simuler : la vulnérabilité.
L’IA transforme l’industrie musicale en une machine à produire de la satisfaction immédiate. Le rôle des futurs décideurs, des artistes et des institutions sera de veiller à ce que la musique reste une forme de résistance, un espace de vérité humaine, et non une simple extension de l’économie de l’attention.
L’intelligence artificielle est un miroir puissant : elle nous renvoie l’image d’une industrie qui doit choisir entre devenir une usine de contenus ou rester le temple de la création.
« Étude sur l’IA dans la filière musicale » — Le CNM : Centre national de la musique
Maïlys Esther :
Intelligence artificielle et musique : une transformation profonde de l’industrie musicale
CNM :
Étude sur l’IA dans la filière musicale
Haas Avocats
https://www.haas-avocats.com/propriete-intellectuelle/musique-generee-par-ia-entre-revolution-artistique-et-defi-legal/
SACEM :
https://societe.sacem.fr/actualites/notre-societe/la-sacem-et-lintelligence-artificielle
Et vous, seriez-vous prêt à payer une place de concert pour voir un hologramme piloter une IA en temps réel, ou la présence physique de l’artiste reste-t-elle, selon vous, l’ultime frontière ?
