L’intelligence artificielle n’est pas seulement une rupture technologique. En 2026, elle en est aussi devenue une dans l’allocation du capital. Pour les fonds de private equity et les investisseurs institutionnels, l’IA est passée d’un pari thématique à un impératif structurel, redessinant à la fois les destinations des capitaux et la manière dont les décisions sont prises.

Des milliards pour bâtir l’infrastructure de demain

Les chiffres confirment ce basculement. Selon PwC, la valeur totale des transactions de private equity à l’échelle mondiale a atteint près de 2 000 milliards de dollars en 2025, toutes catégories confondues, contre environ 1 600 milliards l’année précédente. Et au cœur de cette activité se trouve l’IA. Les partenariats à grande échtechnologieelle pour financer les data centers, les capacités de calcul et les infrastructures énergétiques continuent de se multiplier. À titre d’illustration, l’AI Infrastructure Partnership – adossé à de grands fonds de private equity, des fonds souverains et des acteurs technologiques – a annoncé fin 2025 une acquisition de 40 milliards de dollars portant sur l’un des plus grands opérateurs mondiaux de data centers. PwC estime par ailleurs qu’entre 5 000 et 8 000 milliards de dollars de dépenses d’investissement seront nécessaires d’ici 2030 pour financer les technologies d’IA et leurs infrastructures associées.

Interface du llm chat gpt

Une chaîne de valeur, pas un produit

La logique stratégique est claire : l’IA offre un ensemble d’opportunités d’investissement très hétérogène, couvrant l’intégralité de la chaîne de valeur. L’équipe de private equity technology de Pictet propose une analogie utile : l’IA se construit comme une maison. À la base se trouvent les couches d’infrastructures (puces, data centers, cloud) dominées par de grands acteurs établis. Au-dessus viennent les modèles fondateurs, puis les plateformes et les outils, les équipements de base de la révolution. Enfin, au sommet, les applications délivrent une valeur directe aux utilisateurs finaux. Chaque couche capte de la valeur différemment. En private equity, les opportunités les plus attractives se concentrent aujourd’hui dans les couches applicatives et plateformes, là où les bassins de profit se déplacent et où des entreprises indépendantes peuvent bâtir des positions concurrentielles durables.

Des revenus réels, à une vitesse sans précédent

Ce qui distingue ce cycle des vagues technologiques précédentes, et de l’ère dotcom, c’est la vitesse à laquelle l’adoption se traduit en revenus réels. ChatGPT a atteint 100 millions d’utilisateurs en environ deux mois, un seuil qu’il avait fallu plusieurs années à des plateformes comme Instagram ou Facebook pour franchir. Plus significatif encore : des entreprises nées dans l’univers de l’IA atteignent désormais 100 millions de dollars de revenus annualisés en quelques mois, et non en plusieurs décennies. Plusieurs sociétés créées après la pandémie ont dépassé le milliard de dollars de revenus annuels en deux à trois ans seulement. Ce rythme de monétisation est sans précédent dans l’histoire du software. Aujourd’hui, 80 % des entreprises américaines disposent d’un abonnement à un service d’IA. La boucle de rétroaction entre la création d’un produit et la génération de valeur mesurable pour les clients s’est radicalement raccourcie. Les investisseurs ne financent plus une promesse ; ils soutiennent un moteur de revenus documenté.

illustration de données

Une convition confirmée par les données

La conviction des investisseurs suit les données. Selon la dernière enquête McKinsey auprès des équipes d’investissement en private equity, 67 % des investisseurs estiment que l’IA générative aura un impact transformateur sur leurs propres processus d’investissement dans un délai de cinq ans, et 82 % considèrent son adoption comme une priorité élevée. Certains grands fonds indiquent désormais que 30 à 40 % des discussions en comité d’investissement portent sur la capacité des sociétés en portefeuille à déployer l’IA pour accélérer leur productivité – ou sur le risque d’être distancées par des concurrents qui le font.

Un marché sous tension : les sorties, talon d’Achille du secteur

Pourtant, les conditions de marché restent volatiles et la question des sorties demeure ouverte. L’inventaire mondial de sociétés détenues par des fonds de private equity a atteint environ 32 500 entreprises fin 2025, contre 29 400 un an plus tôt, avec une part croissante conservée au-delà des périodes de détention initialement prévues. Les marchés actions ont montré de premiers signes de rouverture – l’introduction en bourse de Medline pour 7,2 milliards de dollars a constitué un signal positif – mais les IPOs ne représentent encore qu’une faible part des sorties. Les transactions secondaires, les véhicules de continuation et les cessions entre sponsors sont devenus la voie de liquidité dominante.

illustration, billet et téléphone

2026 : l’année de la liquidité retrouvée ?

2026 pourrait changer cette équation. Une large cohorte de sociétés non cotées semble prête à solliciter les marchés publics. OpenAI, Anthropic et Databricks figurent parmi les candidats potentiels à une introduction en bourse. SpaceX, préparerant une IPO à une valorisation pouvant atteindre 1 500 milliards de dollars, pourrait jouer un rôle de catalyseur. Stripe reste également dans le pipeline. Cette vague potentielle est significative, car une tendance de fond s’est imposée depuis dix ans : les entreprises restent privées plus longtemps, concentrant la création de valeur dans les mains des investisseurs privés. Il y a dix ans, seule une poignée de sociétés technologiques non cotées affichaient une valorisation supérieure à 5 milliards de dollars. Aujourd’hui, elles sont près de 150.

Une révolution à géographie variable

La géographie de ce boom est cependant profondément inégale. Selon le baromètre du capital-risque d’EY, les États-Unis ont concentré 89 % des investissements en IA par la valeur en 2025, pour un total de 97 milliards de dollars, soit une hausse de 154 % en un an. L’Europe n’a capté que 5 % de ces investissements, à 5,9 milliards de dollars, bien qu’en progression de 43 %. La France a levé 7,39 milliards d’euros de capital-risque en 2025, en grande partie soutenue par la méga-levée de fonds de Mistral AI à 1,7 milliard d’euros. La Chine, quant à elle, a fortement reculé, chutant de 61 % à 1,5 milliard de dollars. L’écart transatlantique est structurel, non conjoncturel, ancré dans des différences d’infrastructure, d’environnement réglementaire et de densité dans le développement de modèles de pointe.

Vitesse et discipline : le vrai défi de l’investisseur

La question n’est plus de savoir si le private equity investira dans l’IA. Elle est de savoir si les investisseurs sauront distinguer la valeur durable de l’élan spéculatif. Comme le souligne McKinsey, la vitesse que l’IA générative apporte à l’analyse d’investissement comporte ses propres risques : biais optimiste, données manquantes, divergences avec les réalités du terrain. Être rapide et avoir raison ne sont pas la même chose. Dans un marché où l’IA est à la fois l’objet de l’investissement et l’outil utilisé pour l’évaluer, la discipline sera le facteur différenciant.

Le private equity ne court pas après l’IA. Il se restructure autour d’elle.

Sources :
Pictet, Private equity trends for 2026
Decideurs magazine, Private equity : les grandes tendances qui façonneront 2026
EY France, Baromètre du capital-risque 2025 : l’IA, un accélérateur de particules
PwC, Global M&A trends i privta equity and principal investors: 2026 outlook
McKinsey, Harnessing the power of gen AI in private markets