IA et inclusion sociale : le projet Lilo pour l’accessibilité des droits et la lutte contre la discrimination
NEFFATI Shérine
Alt. chargée de transfo numérique.
Les personnes en situation de handicap cognitif – que ce soit par atteinte développementale, trouble cognitif, déficience intellectuelle ou autre condition affectant les capacités de traitement de l’information – sont souvent exclues de l’accès aux droits qui les protègent.
Cette exclusion est rarement intentionnelle. Elle résulte d’un mésalignement structurel : les textes juridiques sont rédigés pour des lecteurs alphabétisés et formés ; les personnes en handicap cognitif ont accès à des supports de communication adaptés (pictogrammes, images, vidéos), mais ces supports n’existent pas pour les contenus juridiques et normatifs.
Les personnes en situation de handicap cognitif — que ce soit par atteinte développementale, trouble cognitif, déficience intellectuelle ou autre condition affectant les capacités de traitement de l’information — sont souvent exclues de l’accès aux droits qui les protègent.
Cette exclusion est rarement intentionnelle. Elle résulte d’un mésalignement structurel : les textes juridiques sont rédigés pour des lecteurs alphabétisés et formés ; les personnes en handicap cognitif ont accès à des supports de communication adaptés (pictogrammes, images, vidéos), mais ces supports n’existent pas pour les contenus juridiques et normatifs.
Conséquence : une personne accompagnée à l’association peut travailler quotidiennement avec des pictogrammes ARASAAC (Augmentative and Alternative Communication) pour tous les apprentissages du quotidien, mais lorsqu’il s’agit de comprendre ses droits fondamentaux — droit à la dignité, à la non-discrimination, à la protection — elle se retrouve face à un mur de texte incompréhensible.
C’est une discrimination par défaut d’accessibilité.
Le projet Lilo a été conçu précisément pour combler cette lacune : créer une vidéo pédagogique combinant avatar dynamique et pictogrammes ARASAAC, permettant aux résidents de notre association d’accéder aux droits dans une forme qu’ils peuvent véritablement comprendre.
Un défi concret avec le public accompagné : rendre compréhensible la Charte des droits
J’ai lancé ce projet en constatant directement les difficultés rencontrées par les résidents de l’association lors de la présentation de la Charte des droits de l’ARASAAC. Ce document normative est crucial — il énonce les droits fondamentaux que chaque personne accompagnée possède — mais sa forme textuelle dense reste totalement inaccessible pour beaucoup.
Pendant des années, nous utilisions les mêmes méthodes : lire le texte à haute voix, espérer que la message passe. Résultat : les résidents restaient passifs, et la plupart n’internalisaient pas leurs droits.
J’ai pensé : et si on faisait ce qu’on fait déjà pour tout le reste – utiliser des pictogrammes, des images, une communication visuelle – mais pour les droits ?
Là est née l’idée de Lilo.
Pourquoi Lilo était nécessaire — et pourquoi personne ne l’avait fait avant
Pour être honnête : c’est étrange qu’une solution de ce type n’existe pas déjà dans le secteur médico-social.
L’accessibilité cognitive est un enjeu reconnu. Les pictogrammes ARASAAC sont utilisés massivement. Les outils vidéo et avatars existent. Mais personne n’avait combiné ces éléments pour créer une vidéo pédagogique accessible aux personnes en handicap cognitif sur des contenus juridiques.
Pourquoi ? Plusieurs raisons :
Raison 1 — Pas perçu comme un « marché » : une solution pour un public médico-social de quelques milliers de personnes, ce n’est pas sexy pour les startups. Le ROI financier est faible.
Raison 2 — Expertise requise complexe : il faut combiner expertise juridique, pédagogie inclusive, accessibilité cognitive, design vidéo et technologie IA. Pas beaucoup de professionnels maîtrisent cette combinaison.
Raison 3 — Absence de cadre de financement : le secteur médico-social n’a pas les budgets pour financer l’innovation technologique de cette manière.
Donc, c’est devenu un projet personnel d’innovation : j’ai trouvé les ressources, j’ai mobilisé l’expertise, j’ai créé la solution pour mon public et j’ai été accompagnée par la direction générale de l’association ainsi qu’un directeur d’établissement d’acceuil médicalisé demandeur de ce genre de projet.
Architecture du projet Lilo : une approche pédagogique cohérente
Avatar immersif + vidéo accessible : l’expérience multimodale
Lilo V1 combine trois canaux de communication :
Canal 1 — Avatar dynamique : une figure synthétique capable d’exprimer vocalement le contenu simplifié, avec intonation adaptée et expressions faciales. Cet avatar n’est pas robustique ; il doit être bienveillant, rassurer, créer une relation de confiance.
Canal 2 — Texte simplifié : le contenu juridique dense est réécrit en langage accessible. Phrases courtes. Vocabulaire du quotidien. Absence de jargon. Structure logique et progressive.
Canal 3 — Pictogrammes ARASAAC : chaque concept clé est accompagné d’un pictogramme ARASAAC. Ce choix est stratégique et différenciant.
Intégration des pictogrammes ARASAAC : le pont vers la compréhension
Ici réside l’innovation clé de Lilo : l’utilisation des pictogrammes ARASAAC comme point d’ancrage pédagogique.
Les résidents de l’association travaillent déjà avec ARASAAC tous les jours. Ils savent que le pictogramme de la main levée signifie « lever la main » ou « participer », que celui de la maison signifie « chez moi », etc.
En intégrant ces mêmes pictogrammes dans la vidéo Lilo, on crée une cohérence : les résidents ne doivent pas apprendre un nouveau langage pour comprendre leurs droits ; ils utilisent celui qu’ils maîtrisent déjà.
C’est une approche pédagogiquement solide. On ne crée pas de confusion ; on s’ancre sur les capacités existantes du public.
Exemple : pour expliquer le droit à la non-discrimination, la vidéo montre :
- L’avatar qui dit : « Tu as le droit d’être traité avec respect »
- Accompagné du pictogramme ARASAAC pour « respect »
- Suivi d’exemples : « C’est vrai peu importe ta religion, ton sexe, ou ta situation »
- Avec les pictogrammes correspondants
Le résultat : une compréhension multimodale, cohérente avec l’apprentissage existant.
La Charte des droits de l’ARASAAC comme point d’ancrage normatif
J’ai choisi de commencer par la Charte des droits de l’ARASAAC — un document normative qui énonce les droits fondamentaux.
Ce choix n’est pas arbitraire. C’est un texte court, clair (par rapport aux textes juridiques standards), et profondément pertinent pour le public accompagné.
L’Article 1 stipule : « Chaque personne a le droit à la dignité, au respect et à la non-discrimination. »
C’est le cœur du projet. Rendre cette affirmation compréhensible, intériorisée, actionnelle pour chaque résident.
Résultats V1 et apprentissages des résidents
Les chiffres préliminaires : taux de compréhension et engagement
Lilo est en phase V1. Nous avons déployé la première vidéo il y a quelques semaines, et nous sommes actuellement en période de collecte systématique de données (prévue sur ~1 mois).
Les résultats préliminaires sont encourageants :
- Taux de visionnage complet : 82% des résidents qui lancent la vidéo la regardent jusqu’au bout (vs. ~40% pour les présentations classiques)
- Taux d’engagement : 68% des résidents interagissent avec la vidéo (posent des questions, demandent des clarifications, signalent s’ils ne comprennent pas)
- Taux de compréhension postulé : sur un quiz simple administré immédiatement après, 76% des résidents peuvent identifier au moins 3 des 5 droits présentés
Ces chiffres sont préliminaires — nous attendons l’analyse complète prévue fin du mois pour évaluer :
- La rétention à long terme (compréhension à J7, J30)
- L’impact comportemental (les résidents font-ils valoir leurs droits différemment après ?)
- L’acceptabilité par les accompagnants
Retours qualitatifs : ce que disent les résidents
Au-delà des chiffres, les retours humains sont éloquents :
« Je comprends mieux. L’avatar me dit les choses, et les images m’aident. »
« Je peux regarder plusieurs fois ? Oui, c’est bien. »
« Pourquoi personne ne nous avait dit ça avant ? »
Ces verbatims révèlent quelque chose de fondamental : les résidents ne demandent pas la perfection technologique. Ils demandent juste à pouvoir comprendre. Et une fois qu’ils comprennent, ça leur ouvre des portes.
C’est probablement l’impact le plus important.
Limites identifiées et pistes d’amélioration
Bien sûr, V1 a des limites :
Limite 1 — Fluidité vocale : l’avatar utilise un text-to-speech standard. Pas mauvais, mais pas aussi naturel qu’il pourrait l’être. Pour V2, nous allons tester des synthèses vocales neuronales pour plus de naturel.
Limite 2 — Longueur : La V2 envisage des micro-vidéos (30-60 secondes) sur chaque droit individuellement.
Limite 3 — Variété des pictogrammes : tous les concepts ne ont pas un pictogramme ARASAAC parfait.
Limite 4 — Accessibilité motrice : la vidéo actuelle n’a pas d’interaction tactile. Les résidents à mobilité réduite pourraient vouloir contrôler la lecture différemment. À explorer.
Roadmap V2 : automatisation et scalabilité
Génération automatique à chaque nouveau texte de loi
L’objectif majeur de V2 est l’automatisation : dès qu’un nouveau texte de loi ou de droit entre en vigueur, générer automatiquement une vidéo Lilo accessible, ce qui est cours.
Actuellement, chaque vidéo doit être :
- Conçue manuellement
- Simplifiée par expertise humaine
- Illustrée avec pictogrammes
- Enregistrée avec avatar
- Validée auprès de résidents
C’est un processus qui prend des semaines pour une vidéo.
Avec l’IA générative (LLM fine-tuné), nous pouvons :
- Ingérer le nouveau texte de loi automatiquement
- Générer une version simplifiée (validation humaine rapide)
- Mapper les pictogrammes ARASAAC automatiquement (si disponibles) ou créer des suggestions
- Générer la vidéo avatar (texte to-speech + animation)
- Valider qualité avant publication
Cela réduirait le temps de 2-3 semaines à 2-3 jours.
Élargissement aux autres droits fondamentaux
Lilo V1 couvre la Charte des droits de base ( ici nous parlons de l’art.1 : La discrimination. La V2 envisage :
- Droits spécifiques à l’accompagnement médico-social
- Droits liés à l’emploi (pour les résidents en situation d’emploi accompagné)
- Droits liés à la santé (consentement, accès aux soins)
- Droits liés à l’accès à la justice (comment porter plainte, se défendre)
Chaque domaine aurait sa série de micro-vidéos accessibles.
Réflexion critique : innovation pédagogique vs. technologie
Posture de praticien-innovateur
Après ces mois de travail sur Lilo, je retiens surtout ceci : c’est d’abord une innovation pédagogique, pas technologique.
La technologie (avatar IA, synthèse vocale, vidéo) est importante, mais elle est au service d’un objectif pédagogique : créer une forme d’enseignement des droits que les résidents peuvent vraiment intégrer.
Ce qui fait la différence : avoir posé la question fondamentale = « Comment les résidents peuvent-ils vraiment comprendre ? » plutôt que « Quelle technologie cool pouvons-nous utiliser ? ».
Plusieurs apprentissages émerge de ce projet :
Leçon 1 — L’accessibilité vraie demande du temps : créer une vidéo accessible, ce n’est pas ajouter des sous-titres. C’est redesigner l’expérience de manière radicale.
Leçon 2 — L’ancrage pédagogique est crucial : l’intégration des pictogrammes ARASAAC que les résidents connaissent déjà a fait une différence massive. On ne crée pas de nouveau langage ; on s’appuie sur les capacités existantes.
Leçon 3 — Les résidents enseignent le design : les retours directs des résidents ont été infiniment plus utiles que n’importe quelle étude d’accessibilité lointaine. Ils disent exactement ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.
Leçon 4 — L’innovation sociale n’attend pas le financement externe : si j’avais attendu une subvention ou un appel d’offres publique, Lilo n’existerait pas. Parfois, il faut créer avec les ressources disponibles.
À court terme, Lilo impacte le accès aux droits de quelques centaines de résidents dans notre association.
À moyen-long terme, si l’automatisation fonctionne et qu’on peut déployer cette approche dans d’autres structures médico-sociales, on parle de milliers de personnes.
Mais au-delà des chiffres, il y a quelque chose de plus fondamental : des personnes en situation de handicap cognitif qui comprennent enfin leurs droits. Ça change tout.