Fiche de lecture : Enshittification : Why Everything Suddenly Got Worse and What To Do About It

L’auteur et le contexte de l’ouvrage

Cory Doctorow est un essayiste, journaliste et écrivain canadien, figure majeure des débats sur les droits numériques et la critique des plateformes. Il est une figure bien installée de la critique technologique, engagé de longue date sur les enjeux de libertés numériques (notamment autour des droits des utilisateurs et de la concentration des pouvoirs dans la tech). Avec Enshittification: Why Everything Suddenly Got Worse and What To Do About It (publié chez MCD, 2025, exclusivement en anglais), il propose un concept volontairement abrasif, l“enshittification”, que l’on pourrait traduire par “merdification”, afin de nommer une expérience devenue banale : l’impression que les services en ligne se dégradent “partout, tout le temps”.

Le livre arrive dans un contexte de fatigue numérique et où Internet n’est plus un espace distinct du réel mais une couche d’infrastructure sociale. Les plateformes organisent une partie de nos relations (information, amitié, amour), de nos consommations (marketplaces, app stores), et de notre travail (uberisation, logiciels SaaS). Dans ce contexte, quand une plateforme change ses règles, ce n’est pas un simple “update produit” : cela peut transformer des pratiques sociales entières. Doctorow insiste justement sur cette capacité du numérique à être reconfiguré très vite (un paramètre serveur peut suffire à faire basculer une expérience) et sur le fait que la “digitisation rampante” (creeping digitisation en VO) étend ces logiques à des secteurs toujours plus larges.

La gen Z : un tourisme 2.0
La gen Z : un tourisme 2.0

Résumé et points saillants de l’essai

Le cœur du livre tient en une thèse simple : la dégradation des plateformes n’est pas un accident, mais un processus prévisible lié à la dynamique économique de services devenus dominants.

Un processus en plusieurs phases

Doctorow décrit une trajectoire récurrente que l’on peut résumer en quatre étapes pédagogiques: 

  1. D’abord, la plateforme soigne l’utilisateur : service fluide, prix attractifs, promesse de simplicité. Elle accepte parfois de “sur-investir” pour grandir et capter des usages.
  2. Ensuite vient le verrouillage (lock-in). À mesure que la plateforme devient un passage obligé (parce que tout le monde y est, parce que l’audience ou les habitudes y sont concentrées), quitter cette même plateforme devient coûteux. C’est alors que l’expérience utilisateur peut se dégrader au profit d’une autre priorité : les clients commerciaux (annonceurs, vendeurs, marques, médias).
  3. Dans une troisième phase, une fois les acteurs économiques eux aussi dépendants de la plateforme pour toucher les utilisateurs, la plateforme durcit ses conditions : hausse des frais, dépendance accrue à la publicité, baisse de la visibilité organique, règles changeantes. L’objectif est de transférer une part croissante de la valeur vers la plateforme et ses actionnaires .
  4. Enfin, la plateforme devient, selon l’expression assumée de Doctorow, un “tas de merde” fonctionnel : moins utile, plus bruyant, plus intrusif. Elle peut pourtant rester dominante grâce à l’absence d’alternatives crédibles et à des coûts de sortie élevés (contacts, historique, réputation, outils, habitudes).

Des cas emblématiques : marketplaces et réseaux sociaux

Doctorow illustre cette logique à travers de grands acteurs. L’idée n’est pas seulement que “les pubs augmentent”, mais que la plateforme, devenue intermédiaire central, peut dégrader simultanément l’expérience utilisateur et la situation des acteurs économiques qui la font vivre. Une critique récente résume bien cette mécanique en insistant sur la séquence “plateforme bonne pour l’utilisateur, puis pour les business, puis extraction maximale”.

La thèse politique : pas une fatalité technologique

Le point le plus important est le refus du fatalisme : Doctorow présente “l’enshittification” comme le produit d’un environnement où la concurrence a été affaiblie et où la régulation peine à contraindre des entreprises devenues “trop grosses pour être inquiétées”. Le livre insiste sur la nécessité de s’attaquer au pouvoir monopolistique :  “shatter the monopolies”,  pour rendre la régulation et la protection de la vie privée réellement effectives. Dans des entretiens, Doctorow met aussi en avant des leviers comme l’interopérabilité (réduire les coûts de sortie), mais en la reliant à des rapports de force plus larges (concurrence, règles, capacité “d’enforcement”).

La gen Z : un tourisme 2.0

Apport personnel et regard critique

J’ai trouvé que le principal mérite de Enshittification est de fournir un mot, un cadre à une frustration bien réelle pour les utilisateurs. Le concept fonctionne parce qu’il décrit une logique structurelle plutôt qu’une accumulation d’anecdotes : quand une plateforme contrôle l’accès, elle peut progressivement substituer la qualité par la capture (publicité, frais, friction), sans craindre une fuite massive. En ce sens, l’auteur rend visible un phénomène qui touche autant le quotidien (recherche, réseaux sociaux, achats) que des équilibres démocratiques (qualité de l’espace public, dépendance à quelques infrastructures privées).

En revanche, j’ai également trouvé que l’ouvrage a aussi les défauts de ses qualités. Enshittification adopte un très militant, parfois répétitif, et une tendance à privilégier une lecture “pouvoir des monopoles” qui peut minimiser d’autres dimensions (culture produit, arbitrages techniques, contraintes de modération, usages). On peut aussi souligner que la solution “interopérabilité/antitrust” est convaincante en théorie mais dépend d’une exécution politique et juridique difficile. Autrement dit, Doctorow est excellent pour diagnostiquer, mais la traduction en action collective reste l’étape la plus incertaine.

Enfin, en mise en perspective, l’ouvrage dialogue bien avec d’autres critiques du capitalisme numérique. Là où Shoshana Zuboff met l’accent sur l’extraction comportementale et la surveillance dans son ouvrage The Age of Surveillance Capitalism, Doctorow insiste davantage sur la dégradation de service et la capture de valeur permises par la position d’intermédiaire dominant. 

Conclusion

Enshittification est un essai utile parce qu’il transforme une impression (= Internet devient invivable) en un modèle explicatif. Doctorow soutient que la dégradation des plateformes est moins une panne de la technologie qu’un effet logique de la concentration et du verrouillage, et que la réponse doit donc être collective : recréer des possibilités de sortie, réintroduire de la concurrence, et rendre la régulation réellement applicable. Le livre a le mérite de poser une question centrale pour nos sociétés : que se passe-t-il quand l’infrastructure de la vie sociale dépend d’intermédiaires privés dont l’intérêt n’est plus de servir, mais d’extraire ?

Fiche méthodologique IA ici