Barbarie numérique – Fiche de lecture

Introduction

Publié en 2024 aux éditions L’Échappée, Barbarie numérique. Le Congo sacrifié pour un monde connecté de Fabien Lebrun démonte l’illusion d’un numérique propre et immatériel.

À partir du cas de la République démocratique du Congo, l’ouvrage montre que le développement du numérique mondial repose sur une exploitation violente des ressources naturelles et des populations locales.

Ainsi, derrière chaque smartphone, ordinateur ou voiture électrique se cache un coût humain, écologique et géopolitique très concret. Le Congo en paie une grande partie du prix.

L’auteur et le contexte

Fabien Lebrun est sociologue, docteur en sociologie et enseignant à l’université de Nantes. Il est également membre de la revue Illusio.

Ses travaux portent sur les enjeux économiques, miniers, géopolitiques et écologiques de l’industrie numérique en RDC.

Il s’est déjà illustré par une critique du numérique et des écrans, notamment avec On achève bien les enfants. Écrans et barbarie numérique (2020). Sa thèse porte précisément sur l’exploitation des métaux technologiques au Congo.

Par ailleurs, le livre est préfacé par Alain Deneault, connu pour ses travaux sur les multinationales. Il bénéficie aussi du soutien du Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, engagé contre les violences sexuelles liées aux conflits congolais.

Ce contexte confère à l’ouvrage une double légitimité. Elle est à la fois académique, par l’enquête sociologique, et politique, par son ancrage dans les luttes congolaises.

Le contexte historique et géopolitique

À partir des années 1990, l’explosion de la production d’appareils électroniques entraîne une forte demande en métaux stratégiques.

Dans ce contexte, le Congo devient le théâtre d’une véritable « guerre des métaux technologiques ». Coltan, cobalt et autres minerais sont au cœur de cette ruée contemporaine.

Cependant, Fabien Lebrun inscrit cette situation dans une histoire longue. Il rappelle la traite négrière, la colonisation sous Léopold II pour le caoutchouc, puis une indépendance confisquée.

La région des Grands Lacs apparaît ainsi comme un laboratoire extrême de la mondialisation. On y observe une économie militarisée, la présence de multinationales minières et des conflits armés durables.

Les conséquences sont lourdes : millions de morts, populations déplacées, viols de masse, travail forcé, enfants dans les mines et destruction massive des écosystèmes.

Aujourd’hui, l’essor de l’IA, de la 5G, des data centers et de la transition énergétique dite « verte » renforce encore cette pression sur la RDC.

Une publicité virale à l’ère de l’IA

1.Le mythe de la dématérialisation

Tout d’abord, Lebrun démonte l’idée d’un numérique immatériel. Chaque objet connecté contient de nombreux métaux issus de chaînes d’extraction très concrètes.

Ces chaînes sont polluantes, dangereuses et souvent meurtrières. La RDC en est l’un des principaux terrains.

2.Extractivisme et barbarie numérique

Ensuite, l’auteur définit l’extractivisme comme une logique capitaliste de pillage intensif des ressources du sol et du sous-sol.

Il parle de « barbarie numérique » pour désigner cette phase où l’économie des données prolonge et intensifie des violences héritées de la colonisation.

3.Une continuité historique

Le livre établit une continuité claire entre trois périodes.

D’abord, l’esclavage et la traite. Ensuite, la colonisation autour du caoutchouc et d’autres matières premières. Enfin, la révolution numérique et la ruée actuelle vers les métaux technologiques.

4.Violence structurelle et criminalité

Par ailleurs, l’auteur montre que la violence n’est pas accidentelle. Elle est au cœur du système.

Groupes armés, États voisins, multinationales et élites locales participent à une économie minière où la criminalité est institutionnalisée.

Mon avis et ma valeur ajoutée

Ce livre propose une grille de lecture essentielle. Il rappelle que l’innovation numérique n’est pas seulement une affaire d’algorithmes, de start-up ou d’intelligence artificielle.

C’est avant tout une histoire de mines, de territoires sacrifiés et de violences invisibilisées.

Sur un plan personnel, cette lecture éclaire la situation actuelle de mon pays d’origine. Elle permet de comprendre pourquoi une richesse minérale immense coexiste avec une pauvreté persistante et une instabilité chronique.

Elle met en lumière la continuité entre l’histoire coloniale et les violences contemporaines liées au numérique. Cela aide à dépasser une vision fataliste et à identifier des mécanismes précis de domination.

Enfin, du point de vue du marketing digital et de la transformation numérique, cet ouvrage apporte une réflexion précieuse.

Il invite à intégrer l’empreinte sociale et écologique des chaînes de valeur, à questionner la course à l’innovation permanente et à imaginer des modèles plus sobres, plus responsables et plus respectueux des droits fondamentaux.