OnlyFans : entre libération, business et ubérisation du sexe
Analyse du livre « OnlyFans, une révolution pornographique ? » d’Anne Ramahandriarivelo
Dans son livre OnlyFans, une révolution pornographique ? Entre libération et ubérisation du sexe, Anne Ramahandriarivelo analyse cette plateforme à travers ses enjeux sociétaux, économiques et numériques.
Issu de son mémoire de fin d’études au CELSA, l’ouvrage propose une réflexion à la fois rigoureuse et accessible sur l’évolution du porno en ligne.
OnlyFans : d’une plateforme de créateurs à une référence du porno en ligne
Créée en 2016 par Timothy Stokely, avec son père et son frère, OnlyFans n’était à l’origine pas destinée à devenir une plateforme pornographique. Son objectif initial était de permettre aux créateurs et aux artistes de proposer des contenus personnalisés (photos ou vidéos) en échange d’une rémunération.
On y trouvait des profils très variés : stars, athlètes, youtubeurs ou influenceurs, cherchant à créer une relation plus privilégiée avec leur communauté et à diversifier leurs sources de revenus. Très rapidement, les contenus X se sont imposés sur la plateforme, jusqu’à devenir centraux dans son identité et dans l’imaginaire collectif.
Aujourd’hui, OnlyFans est largement associé à l’industrie pornographique, ce qui en fait un terrain d’analyse particulièrement pertinent pour comprendre les mutations du porno à l’ère du digital et de l’économie des créateurs.
Un business model fondé sur l’abonnement et la personnalisation
Dans son livre, Anne Ramahandriarivelo analyse le business model d’OnlyFans. Les utilisateurs paient un abonnement pour accéder au contenu d’un compte de « créatrice » (un terme que l’autrice privilégie, les contenus X sur la plateforme étant majoritairement produits par des femmes).
Toutefois, même avec un abonnement, l’accès reste parfois limité. Certains contenus sont proposés en supplément et nécessitent de payer davantage pour y accéder. Il est également possible de demander des contenus personnalisés, dont le prix est directement fixé par les créatrices.
Quand le porno adopte les codes des réseaux sociaux
L’un des points centraux de l’analyse repose sur la manière dont OnlyFans reprend les codes des réseaux sociaux traditionnels : fils d’actualité, likes, commentaires, publications, à l’image d’Instagram.
Cette logique transforme profondément nos usages du porno. Les utilisateurs ne sont plus de simples spectateurs, mais deviennent acteurs de la production et de la consommation. Ils interagissent, commentent, sollicitent du contenu et participent activement à sa création.
La relation entre la créatrice et son public devient ainsi un élément clé du modèle. Il ne s’agit plus uniquement de consommer du contenu pornographique, mais de participer à une relation présentée comme plus directe et plus authentique, nourrissant parfois l’illusion d’un lien social privilégié.
Un nouveau rapport au travail pour les créatrices
Ce changement d’usage concerne également les créatrices. Contrairement à l’industrie pornographique traditionnelle, les plateformes comme OnlyFans leur permettent de ne plus dépendre de studios de production. Elles deviennent leurs propres productrices, en créant, diffusant et monétisant elles-mêmes leurs contenus.
Cette autonomie transforme profondément leur travail. En plus de créer du contenu en ligne, les créatrices doivent aussi gérer leur image, leur communication, leur marketing, leurs réseaux sociaux, leurs abonnés et leurs échanges privés. Cette organisation du travail peut s’apparenter à une forme d’« ubérisation du sexe », où l’indépendance promise s’accompagne d’une multiplication des rôles et des responsabilités.
OnlyFans, Subs et l’essor de la creator economy
Cette logique s’inscrit plus largement dans l’essor de la creator economy, ou économie des créateurs. OnlyFans n’est d’ailleurs plus un cas isolé, mais s’inscrit dans une tendance plus large de plateformes cherchant à monétiser la relation directe entre créateurs et audiences.
Le fondateur d’OnlyFans a ainsi récemment lancé une nouvelle plateforme, Subs, qui repose sur un modèle similaire mais plus centralisé.
Comme sur OnlyFans, les créateurs peuvent y partager du contenu et proposer des contenus personnalisés, tout en bénéficiant d’outils supplémentaires : flux de découverte pour toucher de nouveaux publics, hébergement de vidéos, podcasts ou séries longues, appels audio et vidéo avec les abonnés, collaborations entre créateurs et programmes de partenariat.
Des questions sociétales au cœur du débat
Au-delà de l’analyse économique et technique, le livre soulève plusieurs questions sociétales importantes. Il interroge notamment la frontière parfois floue entre le travail du sexe indépendant et certaines formes de dépendance ou de contrôle, à travers le rôle des agents, des managers ou des plateformes elles-mêmes. La figure du « pimp » n’a pas totalement disparu, mais elle se transforme et s’adapte à l’environnement numérique.
L’ouvrage questionne également la place du regard social porté sur les créatrices de contenu pornographique. Malgré la banalisation de ces plateformes, les stigmates restent forts et contrastent avec la consommation massive de ces contenus.
La force du livre réside dans son absence de jugement moral. Anne Ramahandriarivelo adopte une posture d’observation et d’analyse, invitant à comprendre les mécanismes de cette industrie plutôt qu’à la condamner.
Pour aller plus loin : Les business de l’intimité
Pour prolonger la réflexion, le documentaire de Martin Weil, Les business de l’intimité, complète parfaitement la lecture du livre. On y retrouve Anne Ramahandriarivelo, ainsi que de nombreux témoignages de créatrices, de journalistes, de consommateurs de contenu et d’agents de modèles.
Dans le documentaire, l’autrice rappelle l’ampleur économique d’OnlyFans en 2024 : 1,4 milliard de dollars de chiffre d’affaires, 400 millions d’utilisateurs et environ 4 millions de créatrices. Elle souligne également les fortes inégalités de revenus qui structurent la plateforme : seuls 0,1 % des créatrices gagnent plus de 100 000 dollars par mois, 1 % dépassent les 6 000 dollars mensuels, tandis que le revenu moyen se situe entre 150 et 180 dollars par mois. Ces chiffres mettent en lumière l’illusion de l’argent facile souvent associée à la plateforme.
En croisant analyses théoriques et témoignages concrets, le livre et le documentaire permettent de mieux comprendre les enjeux contemporains de la pornographie et de l’économie des créateurs, tout en offrant un regard nuancé sur les promesses et les limites de ces nouveaux modèles.