Le numérique s’impose progressivement comme un levier incontournable dans l’éducation. Entre volontés stratégiques de l’État et expériences concrètes des enseignants, le paysage de l’école publique française se transforme lentement, laissant apparaître des avancées significatives mais aussi des réticences tenaces. Les enseignants, les élèves et les familles se retrouvent au cœur d’une transformation qui redéfinit les pratiques pédagogiques et les rapports au savoir.

L’État français a formulé une stratégie numérique claire pour la période 2023-2027, axée sur quatre grands piliers : le développement des compétences numériques des élèves, l’accompagnement des enseignants, l’amélioration des infrastructures et une gouvernance renforcée. Ces ambitions ont surtout pour objectif de répondre à des enjeux sociétaux et économiques majeurs, comme la souveraineté numérique et l’éducation à la citoyenneté à l’ère digitale.

Des dispositifs comme les Espaces Numériques de Travail (ENT) ont été déployés largement : à la rentrée 2020, 80 % des élèves du secondaire et 20 % du primaire y avaient accès. D’autres initiatives, telles que les appels à projets pour les écoles rurales ou les certifications Pix, visent à généraliser l’usage des technologies et à former des citoyens avertis. Pourtant, ces ambitions se heurtent à des réalités contrastées sur le terrain. De nombreux acteurs, qu’il s’agisse des enseignants ou des collectivités, alertent sur les défis logistiques et financiers que ces initiatives imposent.

Des enseignants partagés face au numérique

La crise sanitaire a joué un rôle de catalyseur en imposant le recours massif aux outils numériques. Selon une étude menée en 2020, les enseignants se sont rapidement adaptés, mais cette transition a révélé leurs pratiques hétérogènes. Alors que certains ont adopté les ENT pour des tâches comme la transmission de ressources ou la communication avec les élèves, d’autres ont préféré des outils externes, jugés plus ergonomiques ou adaptés à leurs besoins.

Les réticences sont multiples : manque de formation, ergonomie des outils institutionnels jugée insuffisante, surcharge de travail pour créer des contenus numériques. Pour etre plus précis, une étude, menée à partir d’un questionnaire de 441 enseignants, montre que si les ENT sont privilégiés pour la communication et la gestion administrative, l’autoformation et la conception de contenus s’appuient souvent sur des outils externes. Cette dualité démontre un élan d’intégration du numérique par les enseignants, mais celui-ci se traduit par l’utilisation d’outils externes à ceux proposés par les acteurs institutionnels.

Certains enseignants pointent les difficultés techniques liées à l’utilisation des ENT : problèmes de connexion, manque d’ergonomie ou limitation des fonctionnalités offertes. D’autres, en revanche, soulignent que ces outils ont permis une meilleure organisation du travail, notamment en facilitant le suivi des élèves en difficulté.

L’importance de l’accompagnement

Trois experts se sont exprimés sur ce sujet par l’intermédiaire du Magazine de l’Inserm (n°58), ce qui nous permet d’obtenir un éclairage sur les défis et les solutions possibles. Tous trois s’accordent sur l’importance cruciale de l’accompagnement pour garantir une utilisation efficace et pertinente des outils numériques en classe.

Séverine Erhel, psychologue cognitive à l’université Rennes 2, insiste sur la nécessité pour les enseignants de médiatiser les outils numériques : « Mettre des enfants seuls devant une tablette n’apporte pas de bénéfice. L’enseignant doit jouer un rôle actif pour maximiser le potentiel de ces technologies. » Elle met également en avant l’importance de créer des contenus adaptés pour répondre aux besoins pédagogiques. Pascal Huguet, directeur de recherche au CNRS, met en garde contre les débats idéologiques autour du numérique à l’école. Selon lui, « le numérique est un outil qui doit s’adapter aux besoins des élèves, pas l’inverse. » Il souligne les succès obtenus avec des systèmes tutoriels intelligents, capables de réduire les inégalités éducatives grâce à des contenus personnalisés et interactifs. 

Enfin, toujours dans le magazine de l’Inserm, Grégoire Borst, neuroscientifique et directeur du Laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant (CNRS), affirme que « sans une évaluation préalable et une formation adéquate, ces outils risquent de remplacer des interactions sociales essentielles en classe.” Monsieur Borst met également en garde contre les dérives liées à l’exploitation des données élèves, un point souvent sous-estimé et insiste sur l’évaluation rigoureuse des outils numériques et  la formation des enseignants. Ces derniers soulignent, eux-mêmes, le besoin d’un accompagnement plus personnalisé, adapté à leurs besoins spécifiques et aux réalités de leur classe. Les formations existantes, comme le dispositif M@gistère, offrent une base pour accompagner les enseignants, mais leur accès reste limité.

 

Une évolution progressive malgré des usages encore limités 

Les rapports nationaux et européens, comme ceux d’Eurydice ou du ministère, soulignent que les usages numériques restent majoritairement limités à des fonctions périphériques : préparation de cours, communication avec les familles, gestion administrative. Peu d’enseignants intègrent les outils numériques dans des pratiques pédagogiques innovantes ou interactives, malgré des initiatives comme les plateformes Éduthèque ou ETINCEL, qui offrent pourtant un vaste éventail de ressources adaptées.

Les études montrent également que les usages diffèrent selon les niveaux scolaires et les disciplines. Dans le secondaire, par exemple, le numérique est davantage utilisé pour les sciences et la technologie, tandis que dans le primaire, son utilisation se limite souvent à des activités ludiques ou au suivi administratif.

Si l’équipement des écoles et des enseignants progresse, notamment grâce aux plans d’investissement d’avenir, les freins restent nombreux : inégalités territoriales, fractures numériques, absence de soutien technique et manque de reconnaissance des efforts des enseignants. Néanmoins, la crise sanitaire a montré que même dans un contexte de contrainte, les enseignants peuvent s’adapter et développer des pratiques plus collaboratives et engageantes. Ce potentiel demande à être soutenu par des stratégies de formation, des outils ergonomiques et une supervision partagée entre les acteurs de l’éducation.

L’acceptation des outils numériques dans l’école publique française repose ainsi sur un équilibre entre ambition technologique et réalisme pédagogique, où les enseignants demeurent les acteurs clés de cette transformation. Le développement d’une véritable culture numérique, associée à un accompagnement constant, pourrait permettre une adoption plus harmonieuse et généralisée dans les années à venir.