Pandémie et cours à distance obligent, j’ai décidé d’abandonner la grisaille parisienne et je suis rentré me confiner sous le soleil tunisien. Comme à chaque fois, dès mon arrivée à l’aéroport de Tunis Carthage je garde les même reflexes, je contemple avec joie ce qui fait de nous des tunisiens, des anarchistes amoureux du papier, qui ont une phobie du digital.

Dans l’avion, le personnel naviguant nous a distribué des déclarations sur l’honneur à remplir concernant les règles de confinement, c’est-à-dire qu’à l’arrivée les autorités tunisiennes doivent recueillir, lire et informatiser en moyenne plus de 165 000 déclarations par mois, il aurait été plus judicieux de mettre en place une application mobile qui permettrait d’avoir une base de données fiable et mieux organisée, mais non, nous sommes trop attachés à nos parchemins et papyrus.

Selon moi, la cause de ce retard numérique est un conflit générationnel entre une jeunesse connectée et des dirigeants ignorant l’importance de la digitalisation au 21éme siècle.

Selon Slaheddine Zahaf, ancien président de l’ordre des experts comptables, la Tunisie accuse un retard de 20 ans en matière de technologie, qui lui coute annuellement 2 points de croissance, rien de surprenant dans un pays qui laisse filer chaque année des milliers d’ingénieurs et de développeurs web et mobiles hyper qualifiés car leur propre pays n’est pas capable de leur assurer un avenir prospère ou même un présent légitime.

Cette fuite des cerveaux est tout à fait compréhensible, dans un pays ou il est normal de passer 2 heures à faire la queue pour payer une facture d’électricité, dans un pays ou l’administration demande encore à ses citoyens de passer leur journée à la mairie pour obtenir un extrait de naissance ou encore la fameuse « signature légalisée », dans un pays ou les cartes d’abonnements des transports en commun sont encore des cartes plastifiées, dans un pays ou la notion de banque digitale n’existe pas , dans un pays ou le salaire d’un directeur de la communication est similaire à celui d’un community manager sans expérience dans n’importe quelle entreprise à l’étranger, bref dans un pays en retard.

Ce qui est bien dans tout cela, c’est que nous sommes conscients de ce retard, mais nous ne sommes pas conscients du potentiel incommensurable que nous possédons en termes de compétences. Ces dernières joueraient en notre faveur si l’État procurait davantage d’opportunités à ces jeunes qui sont grandement capables de faire bouger les choses.

Malgré ce retard numérique la Tunisie reste un des pays les plus connectés d’Afrique (7,5 millions d’utilisateurs Facebook pour 11 millions d’habitants), si nous n’oublions pas le fait que la technologie, internet et les réseaux sociaux furent notre outil principal pour faire tomber l’ancien système lors de la révolution du jasmin, elle sera aussi notre carte à jouer pour rebâtir ce système.

La révolution digitale et la numérisation de nos administrations est un enjeu inéluctable pour tous les acteurs de la société qu’ils soient économiques ou pas et permettra de renouer une relation de confiance entre les citoyens et les institutions publiques.