Tableau général

Dans son livre « Le temps des crises », l’auteur Michel Serres de l’Académie Française, nous explique que chaque révolution technologique majeure entraine un changement profond dans la société qui l’accueille. En effet, la maitrise de la taille de la pierre donne des armes aux hommes des cavernes, qui chassent des plus grandes proies. Ce qui augmente la consommation de viande. La machine à vapeur crée la locomotive, qui elle-même sous-tendra l’avènement du tourisme de masse et des échanges de culture. Pas besoin de rappeler l’impact de la découverte de l’électricité. Mais aujourd’hui, le rythme de l’innovation et de ses effets s’accélère…

Le cas d’internet et alors intéressant puisqu’il conduit à une économie moderne, de nouveaux métiers ou plus largement une nouvelle forme d’organisation sociale. Dans un monde où il est de plus en plus présent (4,39Mds utilisateurs actifs et 11 nouveaux par seconde en 2019), le monde connecté devient aussi le monde du peer to peer, ou chacun parle avec chacun, sans intermédiaire, mais de plus en plus seul. Le pair à pair, nouveau vecteur d’organisation sociale ? Nouveau moteur de l’emploi ? Nouveau sens ?

Quelle définition donner ? Quel historique ?

Pour rappel, le Peer to Peer (ou P2P) désigne un modèle de réseau informatique dans lequel chaque utilisateur est lui-même un serveur. Il communique avec les autres acteurs via un réseau décentralisé. A l’image d’un vide marché du dimanche, il prend la forme d’un réseau dans lequel vendeurs et acheteurs interagissent sans tiers extérieurs (banque, plateforme e-commerce, institution, etc.) et en prenant en compte les besoins d’autrui. On parle ici d’intersubjectivité. Le peer to peer, c’est la fin des intermédiaires : biens & services, savoirs, valeurs, tout s’échange sans recours à la monnaie officielle, ou au régulateur étatique.

L’année 2001 voie exploser les usages en p2p l’arrivée de la technologie d’échange de données. Emule, Bitorrent ou Napster permettent alors le téléchargement de fichier multimédias (films & musique), trop souvent à des fins illégales. Le chiffrement des échanges avant réservé aux secrets, états et banques est accessible gratuitement et à tout le monde. En outre, l’anonymat proposé par ce type de réseau et les algorithmes de chiffrement de données séduit largement les utilisateurs. En 2017, MUSO (l’autorité de référence en matière de confidentialité numérique) indique 300Mds de visites sur les sites pirates, soit 820M de visites quotidiennes dans le monde. Toutefois le grand public à tendance à confondre le peer to peer avec le piratage, qui n’est qu’un usage précis d’une technologie (par définition neutre). Pour aller plus loin, le pair à pair n’est à proprement parler pas une technologie, mais un modèle relationnel porté par le chiffrement de la donnée. Par exemple, le chiffrement AES 256 key dans son élaboration très complexe, rend possible l’anonymat et la sécurité des échanges : je peux échanger avec n’importe qui avec une sécurité et une traçabilité irréprochable.

Contexte actuel et cas d’usages

En 2003 on commence à remarquer l’intérêt du peer to peer, émergent alors de nouveaux usages d’internet. En exemple le cas d’usage des messageries instantanées : le pair à pair permettant d’envoyer de la donnée sans passer par un serveur, on rencontre moins de difficultés techniques (dont délais & stockage) à créer et maintenir des plateformes d’échanges. Skype est d’abord né, suivi par d’autres acteurs majeurs comme Messenger, Snapchat, Whatsapp (ce dernier recense 600M d’utilisateurs actifs mensuel en 2017).

Qu’en est-il aujourd’hui ? Les applicatifs sont d’autant plus nombreux qu’ils sont diversifiés et le modèle pair à pair dépasse de loin le périmètre informatique. Naissent alors de nouvelles formes d’organisations sociales qui matérialisent les principes du P2P dans la vie des citoyens. On parle une nouvelle fois d’intersubjectivité : les individus souhaitent interagir les uns avec les autres, communiquer leurs idées, partager leur passion ou le fruit de leur travail. Les réseaux sociaux l’ont d’ailleurs bien compris puisqu’ils comptent à eux tous 4,2Mds d’utilisateurs, soit 55% de la population mondiale (chiffres 2019).

Plus largement, les millenials qui grandissent avec le p2p entraînent avec eux des changements de comportements comme le désir d’entreprendre. Par exemple, les activités freelances à l’échelle mondiale ont augmenté de 126% en 10 ans. Côté entreprises, Netflix, AirBnB, Uber et notre français Blablacar cernent les attentes des utilisateurs et adaptent leurs business models (dits consumer centric).

Il se trouve que trois de ces quatre entreprises forment en partie les NATU, ces géants du digital qui affichent des taux de croissances annuels supérieurs à 200% (Uber, 267% entre 2015 et 2016, Tesla 400% entre 2012 et 2013).

Pourquoi les utilisateurs sont aussi friands de ces nouveaux services ? Quel rôle pour le digital au travers du peer to peer ?

De manière générale, le p2p permet de connecter les individus entre eux et s’accompagne généralement de valeurs communes :

  • L’intelligence collective, qui a permis de créer des logiciels libres qui agrègent des millions de pages de contenus (le plus connu étant sans doute Wikipédia). Elle permet également de partager et de s’informer sur un sujet précis en se basant sur l’avis de tous (Youtube, blogs, avis clients).
  • L’économie collaborative, qui prend de nombreuses formes comme le covoiturage (Blablacar), le crowdfunding (KisskissBankBank), la location de logement (AirBnB) ou la livraison à domicile (Deliveroo) pour n’en citer que quelques-uns.

Le rôle des membres dans le réseau à également évolué de manière significative : les utilisateurs millenials ayant grandi avec l’échange de fichiers gratuits, accordent une moindre importance à la notion de propriété, au profit de l’usage. Par ailleurs en matière de digital, on parle de moins en moins de clients et de plus en plus d’utilisateurs.

Le rôle du digital au travers d’internet et du modèle pair à pair est de servir de plateforme de partages et d’échanges. Les usages numériques ayant évolués vers les mobiles, les sociétés servicielles accompagnent au quotidien des populations de plus en plus connectée (57% des humains et 92% des Français connectés). Plus on comptera d’utilisateurs, plus les réseaux seront performants grâce au big data et l’intelligence artificielle.

Toutefois, malgré les valeurs profondément humaines et coopératives du p2p, les entreprises ont un objectif commun : la croissance. Pour cela elles ont besoin de connaître au mieux leurs utilisateurs, donc de collecter et d’analyser un maximum de données (audience, comportement, tendances…). Pour aller plus loin, la question de contradiction se pose lorsqu’une économie de partage est monopolisé par des plateformes qui concentrent la data. Le débat moral et éthique en ce qui concerne la gestion ces données utilisateurs est très intéressant, quoique trop complexe pour être abordé dans cet article. Naturellement il ne doit pas être oublié et chacun doit trouver son avis, dans une réalité parfois floue pour le grand public.  

Quelles opportunités pour demain ?

Nombreux sont les utilisateurs et spécialistes à penser que le pair à pair prendra demain, davantage de place sur la scène digitale qu’il n’en occupe aujourd’hui. A l’image de Napster qui mis à genoux l’industrie musicale, d’autres services digitaux vont disrupter des secteurs impactant directement le quotidien des populations.

La Fintech par exemple (les technologies digitales en matière de paiement), est déjà touchée avec des applications comme Lydia en France, mais bouleversera probablement l’économie mondiale avec l’avènement des cryptomonnaies, plus sécurisées et plus accessibles puisqu’il n’y a pas de compte bancaire associé. Par ailleurs il faut savoir que 2Mds de personnes dans le monde ne possèdent pas de compte bancaire. Elles sont en revanche la plupart du temps, équipés d’une connexion internet (fixe ou mobile) : autant de nouveaux utilisateurs potentiels d’un système qui se soustraie aux établissements bancaires ou de la surveillance de l’état sur les transactions. En France, la directive DSP2 autorise dès aujourd’hui des transactions sans tiers de confiance (comme les banques). On peut d’ailleurs imaginer un usage considérablement développé des crypto monnaies dans un futur proche, bien qu’on les associe aujourd’hui trop avec le financement du terrorisme ou la spéculation boursière qui sont des domaines très réducteurs.

Concernant l’économie, on peut émettre l’hypothèse suivante : Si la tendance des activités freelances est toujours à la hausse, l’offre et la demande (représentées par des personnes ou groupes de personnes) devront être de plus en plus interconnectés. Les solutions digitales et plateformes de mises en relations se développeront davantage. De quoi relancer le milieu de l’artisanat et de l’économie locale ? On déjà aujourd’hui, une forte tendance à revenir vers une économie locale et une consommation intelligente, responsable.

Qu’adviendra-t’il une fois que la technologie permettra d’aller plus loin ? Le pont avec la 5G :

D’un point de vue technologique, s’il est difficile d’imaginer aujourd’hui les services de demain nous pouvons d’ores et déjà imaginer des infrastructures digitales plus performantes, avec des capacités de traitement de l’information considérablement plus développées. Aussi, il est intéressant d’intégrer dans la réflexion le potentiel technologique de la 5G. A date, le déploiement est d’ailleurs imminent en France.

La technologie Blockchain saura également contribuer aux avancées digitales dans les sociétés toutes entières. L’Ukraine, en la personne de son président fait justement bonne figure en matière d’innovation gouvernementale. En effet elle intègre la Blockchain et les cryptomonnaies dans son fonctionnement. Si certains doutent de la légitimité de Mr.Zelensky au pouvoir Ukrainien, l’innovation est à suivre de près.


Les travaux de certains théoriciens du peer to peer comme Michel Bauwens parlent d’une potentielle mutation globale de notre société : nouvelle forme de vie sociale, économie post-capitaliste, peer-gouvernance et démocratie absolue.
Si certaines hypothèses paraissent aujourd’hui complexes au niveau opérationnel, on peut imaginer que les générations d’un futur proche tendront vers une hybridation progressive de la société et de son organisation interne (économie, politique, administratif et sociétal).

D’une manière générale, le modèle p2p se fait l’interprète d’une mutation d’internet et de ses usages, d’un passage du web 2.0 au web 3.0. Mais plus profondément, le p2p, comme l’a fait la roue à son époque, change la société et le monde qu’elle envahit. Le défi des entreprises est d’anticiper et d’accompagner ces bouleversements de fonds. Elles se tournent parfois vers des projets aux morales et éthiques douteuses (comme le cas Cambridge Analytica ou les utilisations des données Google et de Facebook), mais se retourne tout le temps contre leurs organisateurs. L’histoire nous apprend que la société change sous l’influence de nouveaux échanges digitaux. Le p2p se passe des intermédiaires bancaires et pose à nouveau la question de rôle des gouvernements et des banques centrales. C’est la désintermédiation. Il ouvre le savoir à tous et bouleverse l’ordre établi. Tout se voit, tout se partage…et cela inquiète parfois.

D’une manière générale, le modèle p2p se fait l’interprète d’une mutation d’internet et de ses usages, d’un passage du web 2.0 au web 3.0. Mais plus profondément, le p2p, comme l’a fait la roue à son époque, change la société et le monde qu’elle envahit. Le défi des entreprises est d’anticiper et d’accompagner ces bouleversements de fonds. Elles se tournent parfois vers des projets aux morales et éthiques douteuses (comme le cas Cambridge Analytica ou les utilisations des données Google et de Facebook), mais se retourne tout le temps contre leurs organisateurs. L’histoire nous apprend que la société change sous l’influence de nouveaux échanges digitaux. Le p2p se passe des intermédiaires bancaires et pose à nouveau la question de rôle des gouvernements et des banques centrales. C’est la désintermédiation. Il ouvre le savoir à tous et bouleverse l’ordre établi. Tout se voit, tout se partage…et cela inquiète parfois.  


Dans une société qui pense à haute voix, la désintermédiation des régulateurs pose la question des rapports de forces et des équilibres (comme la puissance des GAFAMI ou l’omniprésence des réseaux sociaux). Peut-on tout dire au nom de la liberté d’expression ? Peut-on tout vendre, tout acheter (comme la donnée) au risque de déséquilibrer les échanges et de laisser les plus gros dominer ? Peut-on laisser manipuler les opinions par les groupes d’intérêts (le cas Cambridge Analytica à nouveau) qui veulent imposer leurs pensées ?

Bien entendu, nous n’étions pas prêts pour ces questionnements.