Le tournant génital du féminisme : la libération du corps

Cela fait un peu plus d’un siècle que le combat féministe prend une nouvelle ampleur. Le XXème siècle a été marqué par une amélioration significative de la condition de la femme. Avec l’arrivée des outils numériques, ce combat prend une nouvelle forme. En quelques années, ces outils ont envahi notre quotidien. Ils ont notamment permis la naissance du cyberactivisme. Cependant, de plus en plus d’experts posent un regard critique et dénoncent leurs impacts négatifs sur notre société. S’il est incontestable que le numérique n’a pas toujours servi en faveur du féminisme, je souhaite aujourd’hui apporter une vision plus positive sur ce sujet en abordant le thème du tournant génital du féminisme. 

Les origines du tournant génital du féminisme

Ce terme a été introduit pour la première fois par Camille Froidevaux-Metterie, philosophe, chercheuse et professeure de sciences politiques. Lors d’une interview sur Arte, elle explique qu’un tournant a été marqué en 2010 lorsque les questions concernant le corps des femmes refont surface en commençant par le thème des menstruations. Cette forme d’engagement se caractérise par la prise de position sur des sujets très précis (accouchement, organes génitaux féminins, lutte contre les violences gynécologiques…) mais toujours en lien avec la corporéité intime des femmes servant de fil conducteur pour toutes ces revendications. C’est avec l’affaire Weinstein que les féministes prendront conscience du rôle clé de ce combat dans leur lutte pour l’égalité. Le constat est sans appel, après plusieurs décennies de lutte pour s’émanciper, le corps des femmes reste à disposition. Pour Camille Froidevaux-Metterie, « c’est le prix qu’elles ont eu à payer pour leur émancipation sociale que de demeurer toujours bien des femmes, c’est-à-dire des corps sexuels et maternels ». Ces propos s’accordent avec la thèse de Raphaël Liogier, lors d’une interview dans le podcast « Les couilles sur la Table », selon laquelle en abordant le thème de la sexualité nous arrivons enfin au cœur du problème des inégalités entre hommes et femmes. Camille Froidevaux-Metterie explique que si la contraception a permis aux femmes d’obtenir la liberté en dissociant la sexualité et la procréation, les hommes sont les premiers à avoir profité de cette avancée. En effet, ce sont eux qui ont le plus revendiqué l’accès à une sexualité libérée tandis que les tabous entourant la sexualité féminine sont restés très présents. En revanche, aujourd’hui nous sommes entrés dans une révolution sexuelle revendiquant l’égalité.

La corporéité : une thématique essentielle pour la nouvelle vague féministe

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La vague féministe liée à la corporéité est essentielle car, comment peut-on attendre des hommes de respecter notre corps si nous même nous n’en avons pas le contrôle, ni même réellement conscience de ce dernier ? Dans ce combat, les outils numériques jouent un rôle central. En effet, si les grands médias parlent de féminicide, de viols ou de harcèlements de rue, je n’imagine le thème du clitoris abordé au journal de 20h. Les blogs et les réseaux sociaux sont alors devenus la première source d’information pour toutes les thématiques liées à la maternité, la sexualité et l’apparence. Le mouvement Body Positive est un exemple des nombreuses initiatives ayant émergées depuis ces dernières années. Popularisé dans les années 2010, le terme Body Positive tire son nom de l’association lancée par Connie Sobczak et Elizabeth Scott.

Les deux américaines avaient lancé cette initiative à la suite de la mort de la sœur de Connie due à des troubles alimentaires. Leur objectif était de créer une communauté afin de se libérer des normes nous incitant à lutter contre notre corps. En 2018, il deviendra l’un des hashtags les plus populaires et aurait recueilli 6 millions d’occurrences sur Instagram.

La vague féministe liée à la corporéité est essentielle car, comment peut-on attendre des hommes de respecter notre corps si nous même nous n’en avons pas le contrôle, ni même réellement conscience de ce dernier ? Dans ce combat, les outils numériques jouent un rôle central. En effet, si les grands médias parlent de féminicide, de viols ou de harcèlements de rue, je n’imagine pas Gilles Bouleau aborder le thème du clitoris au journal de 20h. Les blogs et les réseaux sociaux sont alors devenus la première source d’information pour toutes les thématiques liées à la maternité, la sexualité et l’apparence. Le mouvement Body Positive est un exemple des nombreuses initiatives ayant émergées depuis ces dernières années. Popularisé dans les années 2010, le terme Body Positive tire son nom de l’association lancée par Connie Sobczak et Elizabeth Scott. Les deux américaines avaient lancé cette initiative à la suite de la mort de la sœur de Connie due à des troubles alimentaires. Leur objectif était de créer une communauté afin de se libérer des normes nous incitant à lutter contre notre corps. En 2018, il deviendra l’un des hashtags les plus populaires et aurait recueilli 6 millions d’occurrences sur Instagram.

 

Un mouvement qui sera controversé

Cependant, cette initiative sera rapidement critiquée. Beaucoup de gens accusent les entreprises de surfer sur cette tendance pour en faire un argument marketing. Certains reprochent aussi aux personnes normées, déjà très représentées sur la toile, de s’être approprié le mouvement, le vidant ainsi de son sens. Dans une interview, Anouch, militante du collectif Gras Politique explique que le Body Positive a été dénaturé. « Il a été créé par des femmes grosses et racisées qui en avaient marre de ne pas être représentées. C’était une manière pour elles de dire : on vous voit, on se voit et on a le droit d’exister dans l’espace public ». La militante regrette que le mouvement ait été récupéré par les personnes normées, déjà représentées partout. Elles l’ont vidé de tout sens politique. 

Malgré les critiques émises sur ce mouvement, on observe un véritable changement à la fois sur les réseaux sociaux et dans la vie réelle. Si les femmes, correspondant à la norme, sont toujours davantage représentées, on observe de plus en plus de corps avec des formes, des vergetures, de couleurs différentes ou encore avec un handicap. Dans les magasins, les magazines ou les publicités, de nombreuses marques telles que Nike, Missguided ou Assos utilisent la diversité. En particulier sur les réseaux sociaux, les influenceuses partageant ce type de messages contribuent à encourager leur audience, à ne pas avoir honte de leur corps et à ne pas se conformer à des diktats impossibles à atteindre.  

 Il est important de noter que nous parlons ici de diversité. En effet, le plus important dans le Body positive est de se sentir bien dans son corps et surtout de faire des choix pour soi et non pour répondre à des injonctions. Camille Froidevaux-Metterie met en lumière l’importance de ne pas porter de jugement sur l’apparence d’une femme. Selon elle, chacune d’entre elle choisit une représentation d’elle en fonction d’une histoire qui lui est propre. Selon elle, « l’apparence est ce qu’on fait de sa propre image, ce n’est pas superficiel, c’est au contraire existentiel ».

« Bodies first and people second« 

Si je reste convaincue que le Body Positive a un véritable impact positif sur notre société, ce mouvement seul n’est pas suffisant pour régler les problèmes autour du corps de la femme. Lors d’un TEDx, Lindsay Kite explique que même si le Body Positive est un très beau message, il n’est pas une solution au problème. Pour elle, les femmes ne souffrent pas seulement à cause des critères de beauté inatteignables définis par notre société mais également parce qu’elles sont définies par leur beauté. Il est donc essentiel d’en finir avec la norme « bodies first and people second » (« les corps d’abord et les personnes ensuite »). Redéfinir les critères de la beauté pour être inclusif est important, mais cela doit également s’accompagner par un changement du regard sur le corps des femmes en commençant par le regard que nous portons sur nous-même. Le Body Positive est seulement un exemple parmi les nombreux mouvements encourageant les femmes à reprendre le contrôle sur leur corps. En effet, une meilleure connaissance de son corps, l’acceptation de soi et le développement d’une dose suffisante d’amour propre sont les premières étapes pour obtenir une véritable égalité durable dans le temps. Laura Raim, journaliste pour Arte, résume l’enjeu de ce nouveau combat féministe défini par Camille Froidevaux-Metterie en expliquant que « si les femmes ne peuvent pas se libérer de leur corps, elles peuvent en faire un lieu de liberté ».