La blockchain dans votre assiette !

Agriculteur engagé dans la filière Carrefour Act for Food - La blockchain alimentaire
Agriculteur engagé dans la filière Carrefour Act for Food – La blockchain alimentaire

Quand la technologie blockchain s’invite à votre table !!!

Lorsque l’on s’intéresse à la blockchain, on en vient invariablement à parler de la cryptomonnaie. Mais c’est un sujet bien loin des préoccupations quotidiennes de la majorité des consommateurs. Alors que la traçabilité alimentaireCarrefour l’a compris avec Act for Food : première blockchain alimentaire en Europe.

C’est ainsi que, lors de recherches menées sur la blockchain, j’ai eu l’opportunité de mener une interview auprès d’Emmanuel DELERM. En tant que Directeur Organisation & Méthodes de Carrefour il fut le chef d’orchestre de Act for Food pour l’enseigne.

Quels ont été les éléments déclencheurs pour la mise en place de la blockchain chez Carrefour ? :

M. Emmanuel Delerm nous explique qu’historiquement le début du lien entre la traçabilité alimentaire et la blockchain arrive fin 2016-17. C’est avec des informations autour du fait qu’elle permet de gérer autre chose qu’une cryptomonnaie. Walmart s’y intéresse à l’époque, car aux USA, un grand territoire, ils sont mauvais en traçabilité contrairement à la France. Sur notre territoire, un cageot de salade posant problème est très vite identifié, car sa traçabilité est très structurée.

Aux USA, il y a eu 3 crises en 2018 sur la laitue. Dont une en juin 2018 qui envoie des personnes à l’hôpital. Et ils n’ont jamais su identifier la provenance des laitues (roman lettuce sanitary crisis). Il y a des années un gros soucis de filière des épinards aux USA avait failli mettre à mal cette filière. Dans ce contexte, Carrefour fait paraitre une publicité dans la PQR pour communiquer sur l’expérimentation de la blockchain dans la filière alimentaire en février 2017. C’est alors qu’en tant que responsable de l’organisation en France il est missionné comme chef de projet sur cette expérimentation.

La blockchain en fait c’est quoi ?

En 2017 la technologie est déjà considérée comme mûre et solide. Et le personnel de l’IT s’est senti capable dès le début de prendre en main son développement en interne. Donc il n’y a pas eu de volonté de faire appel à l’externalisation, ce qui s’est avéré être une vraie opportunité pour l’enseigne. L’intérêt devait alors se porter, pour ce test, sur un produit où plusieurs intervenants : un fermier, un céréalier, un vétérinaire, un abattoir et un distributeur appartiennent à une filière permettant de regrouper toutes les pratiques et les informations. Le poulet est alors désigné comme représentatif d’un secteur où les termes « système collectif », « preuve », « récolte d’information fragmentée » conduisent naturellement à la notion blockchain.

On crée de la confiance pas uniquement sur le nom de Carrefour. Mais parce que toute une filière est animée et coordonnée par et autour de Carrefour

Le principe réside dans un système avec récolte de données simples à recueillir et alimenter, où l’information reste bien la propriété de celui qui la détient. De plus, pas besoin d’être un professionnel de l’informatique et la cryptographie pour comprendre le fonctionnement. Le sujet devenant alors : « Comment fait-on pour prouver qu’un poulet est sans antibiotique ? » Il suffit de l’intervention du vétérinaire pour garantir ce point. « On crée de la confiance pas uniquement sur le nom de Carrefour. Mais parce que toute une filière est animée et coordonnée par et autour de Carrefour ».

N’était-ce pas une « simple formalisation » de pratiques existantes ?

Une fois les informations inscrites dans la chaine il faut les assumer. Si la notion de filière et de traçabilité chez Carrefour existe depuis 1992, « c’est la 1ère blockchain orientée vers le consommateur ». Avant on faisait de la traçabilité des poulets, chacun gardait des fiches. Les éleveurs : leurs livraisons de céréales, les abattoirs : leurs livraisons de poulet, les factures de l’abattoir pour Carrefour. Mais rien n’était structuré dans un endroit accessible à tous.

Le projet développé en interne pour le consommateur, est prêt fin 2017. Le Comex en est avisé et trouve cela « super ». Et comme une communication était prévue début 2018 autour de « Act for Food », il est décidé de communiquer juste après pour relancer la notion de filière de qualité autour d’un exemple concret.

Publicité télévisée Act for Food de Carrefour
La volonté a donc été de mettre en place de façon structurée la traçabilité des produits ? :

En effet, basée sur l’information, la traçabilité est nécessaire dans la responsabilité de Carrefour vis-à-vis des consommateurs et de leur santé. « A peu de frais, avec une super-technologie on regroupe les données de la traçabilité réglementaire. Mais pas que, également sur la traçabilité des pratiques : sans antibiotique, sans OGM, sans herbicide, l’agroécologie. Des pratiques importantes pour Carrefour depuis longtemps »

Pourquoi avez-vous choisi le développement en interne ? :

1) En interne, car ils se sont dit tout de suite que c’était possible grâce à petite équipe agile, ouverte d’esprit de 5-6 personnes. Des acteurs qui connaissaient ont fourni un peu de conseil. Pas pour faire, mais pour les aider à comprendre, plus vite, là où ils allaient. Crytalchain, entreprise française, les suit encore pour les aider à toujours mieux .

2) Comme c’était une véritable rupture, il y a eu une volonté de faire leurs premières armes de leur côté avant de la présenter. Ainsi, en juillet 2017 il y a eu un déplacement d’une équipe de 4 personnes en Auvergne. In situ, durant 2 jours, pour rencontrer tous les intervenants, pour auditer le milieu et expliquer le projet. Non seulement les deux informaticiens ont été contents d’être impliqués dans ce déplacement. Mais comme toute l’équipe avait été exposée, cette exposition a permis la réussite par l’incarnation. Et cela a servi à convaincre des acteurs parfois réticents. Le choix du développement interne s’est donc imposé. Car c’est une technologie accessible avec les moyens financiers et humains de Carrefour.

Il y a même eu la formation d’un informaticien à Hyperledger. Avec à la clef l’obtention d’une certification pour s’inscrire totalement dans cette voie.

Comment avez-vous obtenu l’adhésion des intervenants de la filière ? :

Comme cette filière se connaissait déjà, l’approche s’est faite avec humilité et ouverture pour en comprendre tous les tenants et les aboutissants, positifs ou pas. Le discours a été : « je ne suis pas là pour raconter des histoires aux consommateurs, je suis là pour raconter l’histoire du produit ». Le propos a été de souligner l’importance du « coté éthique », « la donnée appartient à celui qui la détient et la met dans le système », « c’est la propriété et la responsabilité du créateur ». « Il n’est pas question de valoriser les données en les pompant au seul et unique avantage de Carrefour ».

C’est bien, au final, un système éthique avec une charte signée par tout le monde. Chacun y est « responsable de la propriété et de la qualité des données mises ». « Ca parle, ça rassure » les gens.

je ne suis pas là pour raconter des histoires aux consommateurs, je suis là pour raconter l’histoire du produit 

Comment pouvez-vous garantir la fiabilité des données ? :

1) La traçabilité se faisait déjà auparavant, donc il n’a s’agit que de regrouper des pratiques déjà existantes.

2) Grâce à l’utilisation avec les acteurs des smart contracts dès qu’une information est entrée dans la chaîne : ce sont des bouts de codes qui s’activent suivant certaines contraintes prédéfinies. Sur les poulets label rouge il faut qu’ils aient 81 jours au moins. Donc une fois que le calcul de l’âge est effectué, si le poulet a moins, nous le gardons. Mais un message est envoyé pour signaler le problème.

C’est un control de cohérence de données qui est effectué plus qu’un control de données. Idem pour les oranges par rapport à des ratios de production à la passerelle, avec un compteur qui identifie les volumes de production d’une parcelle. Si cela dépasse, les produits sont pris. On lance une alerte, et comme les données sont accessibles et consultables, les sources savent qu’elles sont suivies. Or, « dans un collectif autour de l’alimentation si des pratiques ne sont pas claires, ça se voit vite ».

Comment se passe la saisie des données ? :

Le gros du travail a résidé dans la mise en place d’outils. Les investissements ont porté notamment sur une API accessible par tous. Pour l’injection des données, nous avons créé un portail spécifique pour les vétérinaires avec une saisie manuelle. L’abattoir devait pouvoir importer un Excel sur le portail. Avec d’autres ils fonctionnent au travers d’une « communication machine to machine » dans système ERP. Par exemple, pour le lait, le producteur qui transmet les données de production en direct chaque jour. Carrefour a pris en charge le développement du moteur d’injection de données.

Quels ont été les coûts induits par la mise en place de la blockchain ? :

Pas de volonté de partager de montant sur ce sujet. Car c’est confidentiel. « Mais jamais aucun interlocuteur n’a dit que c’était trop d’effort ou trop argent ». Comme les filières existent depuis plus de 20 ans, la confiance et la fierté de pouvoir être identifié lorsque qu’un produit est « flashé » ont été prédominantes. « La fierté efface totalement l’aspect financier ». Il y a eu un peu d’investissement pour ceux qui notaient tout avant et qui doivent utiliser un smartphone et un portail. Il y a aussi une responsabilisation des coopératives qui fédèrent les informations. Les équipes terrain se forment à la veille concernant l’existence de PC ou autres appareils connectés.

S’ils adorent la notion d’IoT, de capteur, d’outil récupérant l’information mais ils n’en font pas une condition « sine qua non ». Le développement de demain se fera par la digitalisation.

Est-ce que la filière agricole est encore peu digitale ? :

Il y a 3-4 ans la réponse aurait été « oui ». Mais petit à petit, lors des différentes interventions auprès des acteurs, les choses bougent. Et grâce à une sensibilisation régulière, nous avons pu constater un développement de l’équipement. Maintenant, les exploitations autour des IGP et AOC nécessitent des abonnements météorologiques et numériques de pointe. Le potentiel est donc là.

Qu’est ce qui a été le plus important : les gains financiers ou l’image ? :

Dans un premier temps c’est la fierté qui a prédominé !! C’était la première blockchain !! Le président de la filière auvergne est passé à la télévision. Les vidéos sur Youtube sont montées au nombre de 200 pour les éleveurs. Les statistiques ont explosé avec le temps avec notamment un accès sur les smartphones. « C’est le plaisir et la fierté du collectif qui ressort ». Et il faudra le vérifier sur la durée, mais il y a eu un réel impact financier : si maintenant 23 produits suivent cette typologie ce n’est pas pour rien.

Le RGPD, en termes de protection des données, a-t-il modifié, perturbé votre fonctionnement ? :

Le démarrage a eu lieu avant, mais grâce à la veille il y a eu anticipation.

  • Avant : ne serait-ce que les coordonnées GPS pouvaient être un frein. Car certains producteurs de tomates, par exemple, voulaient éviter de se faire piller leurs champs. Sur plusieurs produits, l’API Google qui permet de gérer le degré de finesse du zoom sur les cartes a été ajustée pour que la localisation soit moins précise pour certaines parcelles de production.
  • Après : il faut savoir que le « RGPD autorise la diffusion de données personnelles si elles sont cryptées. Or les systèmes de cryptage agréés par le RGPD sont les mêmes que ceux de la blockchain ».
Pratiquement parlant comment cela se passe-t-il au niveau des autorisations ? :

Une charte de bonne conduite est signée, elle permet de gérer les problèmes de droits sur les contenus, images ou vidéos, et renvoi sur des sites. On y précise la notion de propriété de la donnée : « ce n’est pas parce que je possède une copie du registre que la donnée de ce registre m’appartient ». Ça a surpris les gens d’entendre : « vos données restent vos données ». Point très important : « il n’y a pas de données sans éthique ».

ce n’est pas parce que je possède une copie du registre que la donnée de ce registre m’appartient 

Pourquoi le choix d’une blockchain adossée à Ethereum ? :

La première en effet, mais comme cela a bien marché, le président a, de fait, souhaité « blockchainer » toutes les filières. Soit 400 au total, sur 4 ans, et dans tous les pays. L’inquiétude est apparue, car avec Ethereum la solution aurait été de faire 400 blockchains ! Il fallait donc trouver une alternative. Nous avons lancé une réflexion informatique, en interne et en externe, pour nous orienter vers un système de mélange de blockchains tout en les cloisonnant les unes par rapport aux autres. Le choix s’est alors porté sur Hyperledger qui, grâce au sous-compartimentage, garantit que chaque producteur ne voit que les données concernant sa propre filière.

Donc, depuis la deuxième, les autres sont sur Hyperledger. Et depuis un an, en octobre dernier, ils ont rejoint IBM Food Trust : un consortium de blockchains dans la traçabilité alimentaire fondé sur Hyperledger regroupant Nestlé, Walmart et Carrefour. En avril dernier la première blockchain en collaboration avec Nestlé est née autour de la Mousseline. Alors qu’avant ce n’était que des produits Carrefour. Or, il ne fallait pas que les données Carrefour passent chez Nestlé et vice-versa. Tout transitant par IBM. Donc à ce jour, une vingtaine de produits sont sur des blockchains internes. Et 2, bientôt 3, produits sont sur IBM Food Trust.

Nous avons évoqué le sujet d’Ethereum concernant la rémunération du minage. Comment cela se passe-t-il concrètement pour Carrefour ? :

Il existe deux types de blockchain :

  • les blockchains totalement publiques on ne sait pas qui se connecte.
  • les blockchains privées, de type consortium, ou « blockchain permissionnée » : quand je me connecte les gens savent qui je suis : je suis identifié comme vétérinaire, producteur ou Carrefour.

Dans sa version publique, c’est le minage qui apporte la charge de la preuve par une consommation d’énergie. Au début, ils ont fait du minage dans une blockchain privée « permissionnée » adossée à Ethereum, avec au crédit de chaque partenaire de la filière, au départ, 1000 Ethers garantissant ainsi le minage par la suite.

Mais un souci s’est présenté car dans une filière comme celle du poulet, le minage prenait 15 secondes. Or cette filière peut représenter jusqu’à 1 millions d’unités par an, nous aurions donc été très vite limités avec la perspective de gérer 400 produits. C’est pourquoi la solution s’est orientée vers Hyperledger sans minage, mais avec Proof of Stake (preuve d’enjeu), c’est-à-dire une validation des blocks en consensus et non en minage.

C’est sur ces dernières précisions qu’Emmanuel DELERM a mis fin à notre entretien. Il nous a recommandé de tester les QR codes en magasins sur, notamment, les camemberts, poulets, oranges de la filière Carrefour. Ce pour illustrer concrètement ses propos. A vous d’essayer maintenant !!

QR code poulet fermier act for food carrefour
QR code poulet fermier act for food carrefour